Pourquoi je suis allée dans un atelier non-mixte

Pourquoi ? Parce que c’est apaisant de pouvoir partager son vécu avec des gens qui vivent la même chose. Que l'on peut aller plus loin dans la discussion, car on n'est pas obligé de faire de la pédagogie, et pas obligé non plus de gérer et rassurer les « mais moi je suis pas raciste » et autres « je ne vois pas les couleurs, il n’y a qu’une race, la race humaine ».

La première fois que j’ai entendu parler de non-mixité, c’était à l'occasion du premier camp d’été décolonial l'été 2016. La polémique était très importante sur les réseaux sociaux, on y parlait de camp interdit aux blancs, et c’est ce propos qui m’a interpellé principalement. Car moi, femme maghrébine voilée, entourée de femmes de ménages noires et maghrébines, avec des cheffes de chantiers blanches et des hommes blancs comme supérieurs, je voyais bien que j'évoluais en non-mixité de genre et/ou de couleurs dans mon milieu professionnel.

Je voyais bien aussi qu'en politique, il y avait majoritairement des hommes blancs. Que les grands patrons étaient des hommes blancs. Dans mes loisirs, mes séries TV, en majorité des perso blancs, dans mes romans « feel good » idem. Bref qu'il n'y avait quasi aucune visibilité pour les autres.

Et malgré ça, des personnes blanches venaient se plaindre de ne pas avoir accès à un des très rare évènement en non-mixité, alors qu’ils sont visibles dans tous les cercles de mon quotidien.

Cette réflexion m’a amené à m’inscrire à ce camps, alors que je ne fais partie d'aucun groupe politique ou militant. 

Alors qu'est-ce que j'en ai tiré ? Déjà ça m’a permis de comprendre que je n’étais pas parano sur ce qu’était mon quotidien. J'ai entendu parler d’oppression systémique, du lien entre race/classe/genre. J'ai compris qu’on était pas des "blacks" ou des "beurettes", et de la portée raciste et misogyne de ce mot et de tellement d’autres choses …

Et que lorsque dans l’école de ma fille, on lui a demandé de ne pas parler arabe à la cantine (elle avait juste compté jusqu’à 10) parce que cela allait à l’encontre du vivre ensemble, et qu’elle devait cacher son médaillon où était inscrit son prénom en arabe car elle était dans une école laïque (parce qu’il est bien connu que la langue arabe est anti-laïque), j'ai compris que c’était du racisme institutionnel. Le bilinguisme lorsqu’il s’agit de l’anglais, de l’italien, ou de l’allemand c’est so chic! mais dés lors qu’il s’agit de l’arabe, du peul, du turc c’est du méchant communautarisme.

L'intérêt d'être en atelier non-mixte, c'est que c’est apaisant de pouvoir partager son vécu avec des gens qui vivent la même chose. Et que l'on peut aller plus en profondeur, car on n'est pas obligé de faire de la pédagogie, et pas obligé non plus de gérer et rassurer les « mais moi je suis pas raciste » et autres « je ne vois pas les couleurs, il n’y a qu’une race, la race humaine ». Un travail qui est chronophage et épuisant.

Et surtout à travers ces partages, on comprend vite qu'il existe bien des couleurs pour l’accès à l’emploi, au logement, aux soins, aux loisirs, aux études, et qu’on a le droit de le penser, de l’exprimer à haute voix sans être interrompu par des « au mon dieu c’est trop triste mais on est pas tous raciste » et le pire « olala tu es toujours en train de te victimiser, faut toujours que tu exagères, moi aussi je suis une immigrée italienne et je n’ai jamais subie de racisme »...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.