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Billet de blog 5 déc. 2014

De quoi le djihadisme est-il le nom? (Partie 2)

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                             De quoi le djihadisme est-il le nom? (Partie 2)

Nous l'avons dit: la lutte contre le radicalisme djihadiste ne peut se faire sans une compréhension globale et «désidéologisée » de ce phénomène, en résonance avec le contexte social et sociétal particulier où il sévit. C'est la première condition à laquelle s'est attelé à mettre en lumière la première partie de cet article. La deuxième se trouve dans la prise en compte des arguments idéologiques du radicalisme et de la forme religieuse et/ou culturelle qu'il prend, afin de les déconstruire à partir de la source philosophique et/ou théologique qu'il manipule à des fins  de domination. En l'occurrence, pour le djihadisme, il s'agit en premier ressort du Coran.

Voici donc un florilège des versets (signe si l'on s'en tient au langage coranique) qui parlent du «combat dans le sentier de Dieu». Que les lecteurs veuillent bien prendre le temps de les méditer sans hâte, afin qu'ils se forgent leur propre opinion. Car aucune lutte sérieuse contre l'idéologie salafiste djihadiste, de la part des pouvoirs publics, des responsables politiques et des citoyens de confessions  musulmanes, ne pourra se faire loin du Coran, du moins au sein de la communauté musulmane et auprès des candidats au djihadisme.

-«Rappelez vous lorsque nous (Dieu) prîmes de vous l'engagement solennel suivant : vous ne verserez pas votre sang , vous ne vous expulserez pas de vos demeures puis vous y avez souscrit en étant témoins. Mais vous voici, après votre engagement, vous entre-tuant et expulsant une partie d'entre vous de leurs demeures, contre lesquelles vous prêtez main forte par péché et pure agression. Mais quelle contradiction! Quand ils vous viennent captifs vous les rançonnez alors qu'il vous était interdit de les expulser (de chez eux). Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste? » (Sourate la vache ; signe 84-85).

-«Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent et ne transgressez pas, car Dieu n'aime pas les transgresseurs» (sourate de la vache ; signe 190).

-«Combattez les donc jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'oppression (fitna) et que le culte puisse alors se faire pour Dieu. S'ils cessent (l'oppression et le combat) alors point d’hostilité si ce n'est qu'envers les injustes...Celui qui transgresse à votre encontre transgressez contre lui à l'égal de sa transgression. Et ayez pleine conscience de Dieu et sachez que Dieu est avec les vertueux qui ont conscience de lui (Sourate de la vache ; signe 194).

« ...Et l'oppression est plus grave que le fait de tuer (pour se défendre). Ils ne cesseront d'ailleurs de vous faire la guerre jusqu'à ce qu'ils vous détournent, s'ils le peuvent, de votre culte et foi » (Sourate de la vache ; signe 217).

- «Il n'y a pas et ne peut y avoir de contrainte en matière de religion et de culte, car la guidance se distingue clairement de la déviance...» (Sourate la vache ; signe 256).

- «...Et leur Prophète (des enfants d’Israël) de répondre: ''êtes vous sûr, si le combat vous est prescrit, de ne pas vous détourner?''. Ils lui répondirent: ''et pourquoi donc refuserions nous de combattre dans le sentier de Dieu, alors que nous avons été expulsé de chez nous et séparez de nos enfants...» (Sourate la vache ; signe 246)

- «Pour quelle raison d'ailleurs ne combattriez vous pas dans le sentier de Dieu et des opprimés et humiliés parmi les hommes, les femmes et les enfants qui crient : ''ô seigneur libère nous donc de cette cité injuste. Donne-nous de ta part un allié, offre nous de ta part un défenseur''» (Sourate des femmes ; signe 75).

- «...S'il se tiennent à l'écart (parlant des hypocrites qui prenez les armes contre les croyants des que l'occasion se présentait) et au lieu de vous attaquer vous offrent la paix, Dieu ne vous donne plus aucun droit de les inquiéter. Vous en trouverez d'autres qui désirent vous rassurer et rassurer les leurs (qui sont en guerre contre vous) mais à chaque fois qu'ils sont invité à opprimer, des que l'occasion se présente, ils y régressent en masse. Si ceux là ne se mettent pas à l'écart, ne vous offrent pas la paix et ne s'abstiennent pas de vous agresser, alors saisissez les et tuez-les ou que vous les trouviez, sur ceux là nous vous donnons autorité et un argument évident». (Sourate des femmes ; signe 90 et 91).

-«Autorisation de se défendre est donnée à ceux qui sont agressés et injustement opprimés, et Dieu a tout pouvoir pour les secourir. Ceux qui ont été chassé de chez eux, sans droit, uniquement pour avoir dit « Dieu est notre seigneur ». Et si Dieu ne repoussait pas certains peuples par d'autres, les ermitages, les synagogues, les temples et les mosquées dans lesquels (tous) le nom de Dieu est souvent évoqué, seraient tous détruit. Et Dieu aidera assurément ceux qui aide sa cause. Car Dieu à la force et la toute puissance. (Sourate le pèlerinage ; signe 39-40).

«O être humains, nous vous avons créé d'un homme et d'une femme et avons fait de vous des nations et tribus différentes pour que vous vous entre-connaissiez (et échangiez). Le meilleur d'entre vous est (non l'homme ou la femme, non le blanc ou le noir, non l'européen ou autre sur le reste) en réalité, auprès de Dieu, le plus conscient de Dieu  et le plus pieux». (Sourate des chambres ; signe 13).

Nous le voyons, tous ces passages du Coran, qui sont en cohérence avec l'ensemble du Livre, sont d'une limpidité extrême et rejoignent tous les autres qui parlent de liberté et responsabilité humaine, de miséricorde divine et d'appel aux autres religions et traditions de rester fidèle à l'esprit de leurs révélations et principes : «Dis ô Gens du Livre vous n’êtes sur rien de valable tant que vous n'appliquerez pas la Thora et l’Évangile ainsi que ce qui vous fut révélé de la part de votre éducateur-seigneur. Mais ce qui t'ai donné de révélation (le Coran) de la part de ton éducateur-maitre n'augmentera chez beaucoup d'entre eux, qu'un esprit de rébellion et d'infidélité. Cesse donc de te préoccuper d'eux. Ceux qui ont la foi, ceux qui sont juifs, les Sabéens et les chrétiens, en réalité quiconque aura cru en Dieu et au jour dernier et fit de belles œuvres, ceux là n'auront aucune crainte et ils ne seront jamais affligés ». (Sourate de la Cène ou table servie; signe 68-69).

Aucun de ses passages ainsi que le reste du Coran qui dans sa cohérence et reliance en est solidaire, n'offrent d'argument à une quelconque entreprise de «guerre sainte», ni au terrorisme d'État, ni à celui des groupuscules opposants. Le djihadisme salafiste est anti-coranique. Et mêmes les signes de la sourate du repentir (tawba), dit "verset du sabre" (un nom horrible et de mauvais goût qui en dit long sur la mentalité qui le forgea), utilisés à tout va comme slogan par les djihadistes, ne sortent du cadre coranique de légitime défense contre l’oppression et la tyrannie. Voici les passages en question reliés à leur contexte littéral au sein du Livre: «lorsque les mois sacrés seront terminés (c'est le délai que la sourate donne aux idolâtres en guerre contre Medine et les croyants, à l'époque du prophète, à l’exception de ceux qui ont un traité de paix et la respectent, comme l'indique les signes qui précèdent ce passage) tuez les idolâtres où que vous les trouviez! Capturez les ! Assiégez les ! Dressez contre eux des embuscades ! Mais s'ils se repentent, accomplissent la prière et donnent la Zakat (l’impôt social purificateur pour les nécessiteux), laissez les donc en paix (malgré leur crime passé), car Dieu pardonne, il est miséricordieux. Et si l'un de ces idolâtres venez à toi pour te demander asile alors accorde le lui afin qu'il puisse (aussi) entendre la parole de Dieu. Puis fait lui atteindre son lieu de sécurité et de destination (sans qu'il se soit convertit donc), car ce sont des gens qui ne connaissent pas. Mais comment pourrait-il y avoir un pacte auprès de Dieu et de son Prophète avec les idolâtres, hormis ceux avec qui vous aviez conclu un traité de paix auprèsde la mosquée sacrée ? Tant qu'ils seront juste envers vous soyez le en retour, car Dieu aime ceux qui sont de bonne foi. Mais encore une fois (en dehors de ceux là) comment un pacte est-il possible, alors que lorsqu'ils prennent le dessus, ils ne tiennent compte à votre égard ni des liens de parenté, ni des accords (de paix)? Ils cherchent, par leurs belles paroles à vous amadouer, tandis que leur cœurs se refusent (à vous) et qu'ils sont, pour la plupart, des scélérats. (…)Ne combattriez vous pas des gens qui ont violés leurs pactes, ont cherché à expulser le Prophète et ont commencé les hostilités ? Allez vous donc les craindre alors que seul Dieu est digne de votre crainte? (sourate du repentir ; signe 5-13).

Ces citations sont longues, et nous prions les lecteurs de nous en pardonner. Mais il nous semblait nécessaire d'aborder de front la problématique qu'est le soupçon d'appel à la violence, qui serait intrinsèque à la révélation coranique. Nous l'avons vu il n'en est rien. Le Djihad (qui veut dire effort et résistance) concerne à son niveau armé et défensif (car il comporte d'autres dimensions, notamment spirituelle et intellectuelle), la résistance à l'oppression. Celle là même que reconnaît toutes les traditions spirituelles, religieuses et philosophiques, ainsi que la déclaration universelle des droits de l'homme qui inspire toutes les démocraties réelles du monde contemporain. En lisant d'ailleurs son préambule tout en gardant en tête les passages coranique cités ci-dessus, on ne peut être que frappé par la convergence des valeurs défendues, entre la révélation et la déclaration:

«-Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

-Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme.

-Considérant qu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression.

-Considérant qu'il est essentiel d'encourager le développement de relations amicales entre nations.

-Considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des femmes, et qu'ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande.

-Considérant que les États Membres se sont engagés à assurer, en coopération avec l'Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

-Considérant qu'une conception commune de ces droits et libertés est de la plus haute importance pour remplir pleinement cet engagement. »

Nous le voyons bien, la concordance est sans équivoque. Ce que soulève le préambule de la déclaration universelle des droits de l'Homme, au nom de l'humanité, se rapproche de ce que révèle le Coran, dans son combat contre l'oppression et son appel à la liberté, la diversité et la reliance, au nom de Dieu. L'esprit et l'intention sont identique, malgré la différence de style et le niveau d'interpellation choisi. Croire en Dieu c'est avoir foi en l'homme et nier l'homme c'est dénigrer Dieu. Non pas que l'un et l'autre soient identique. Mais tout simplement parce que L'Un, du point de vu coranique, voit l'Homme capable et non coupable. Et que l'humain en l'homme s’élève dans sa quête de sens. Tout religieux qui l'oublie n'a pas de foi, même s'il pratique; toute personne qui s'en souvient, dans la tradition spirituelle ou philosophique qui est la sienne, est l'homme et la femme de foi, universel, par excellence.

Mais si telle est la position claire et sans équivoque du Coran, lorsque lu de façon libre et reliée, d'où viennent donc les violences du terrorisme dans le monde musulman? Qu'elle est l'origine du djihadisme dont les principales victimes, nous l'oublions souvent, sont en très grande majorité musulmanes? Sur quel terreau s'enracine t-il ? Si l'origine des acteurs, de confession musulmane, ne l'explique pas et si la source de l'Islam, le Coran, le contredit frontalement, comment comprendre et expliquer ce phénomène du djihadisme? C'est ce que nous allons tenter d'élucider dans la troisième et dernière partie de cet article. (La suite et dernière partie sera publiée pour la semaine prochaine)

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