"Le maintien de l'ordre n'est pas la guerre, le manifestant n'est pas l'ennemi".
Créées en 1944, les CRS sont devenues en complément de la gendarmerie mobile, des actrices centrales du maintien de l'ordre français.
Après les grèves de 1947, puis après l'année 1968, la doctrine du maintien de l'ordre français a évolué vers une forme de démilitarisation.
Si dans les années 50, les CRS pouvaient ouvrir le feu sur les manifestants, comme à Brest en 1951 où fut abattu l'ouvrier Pierre Mazé, ou à Nantes en 1955 avec la mort de Jean Rigolet, les pratiques de maintien de l'ordre ont évolué dans le dernier tiers du vingtième siècle vers une logique de désescalade ainsi que d'un refus du recours aux armes à feu contre les manifestants.
Deux phénomènes ont pu expliquer cette évolution.
D'une part, lors des grèves insurrectionnelles de 1947, comme dans les années 50, les forces de police ont face à elles de nombreux communistes, issus de la résistance, qui ont résisté les armes à la main au gouvernement de Vichy et à l'occupant nazi. Or, gendarmes et policiers ont pendant l'occupation été des forces actives de la collaboration, par la traque des résistants, les déportations, la participation aux génocides juifs et tziganes.
Ces forces militaires et policières déployées pour maintenir l'ordre républicain, par leurs actions létales contre grévistes et manifestants, pâtissaient donc d'une faible légitimité aux yeux de la population, leur violence incarnant la continuité de leur coupable passé vichyste, d'où un slogan apparaissant en 1947 : "CRS = SS".
D'autre part, les crises sociale et morale des années 60 nécessitaient une relégitimation de l'appareil d'État et de ses institutions. Si les Constitutions des IVème et Vème Républiques proclamaient haut et fort l'attachement à des droits et principes fondamentaux à valeur universelle, parmi lesquels le droit de grève, ces valeurs "républicaines" ne pouvaient être défendues par des forces policières ne les respectant pas.
Ainsi apparaît un principe que des générations de CRS et de gendarmes mobiles apprendront pendant leur formation : "Le maintien de l'ordre n'est pas la guerre, le manifestant n'est pas l'ennemi". De ce principe est issue une idée, passer du maintien de l'ordre républicain, au maintien républicain de l'ordre. Ici on abandonne l'idée que l'ordre au sens propre doit être maintenu à n'importe quel prix, pour adhérer à l'idée qu'il y a des limites à l'usage de la force, et que dans certaines conditions, le respect des droits constitutionnels de la population dépasse le rétablissement de l'ordre public.
Ainsi un cas d'école enseigné aux professionnels du maintien de l'ordre était tiré de la grève des mineurs dans les Cévennes en 1947-48. Une compagnie de CRS cernée par une population révoltée fut entièrement désarmée avant de quitter les lieux. Leur chef avait préféré cette solution plutôt que d'ouvrir le feu sur la foule avec des conséquences incertaines, et alors que la population ne leur avait pas tiré dessus, ni menacé avec des armes.
Aller jusqu'à se faire désarmer plutôt que de faire couler le sang incarnait l'idée que le peuple, force constituante originelle, ne pouvait faire l'objet de mesures de maintien de l'ordre assimilables à la guerre.
Bien sûr, cette doctrine fut affirmée par les autorités, mais elle n'eut de réalité qu'en Métropole, sur des populations blanches, quand dans les colonies ou les DOM-TOM, le recours à la force létale était beaucoup plus désinhibé.
De Sarkozy à Macron, le basculement autoritaire de l'État.
Alors que la révolution néo-libérale des années 90 aboutissait partout à de profonds renversements de la redistribution des richesses, les gouvernements ont choisi l'option du jusqu’au-boutisme, reléguant à une histoire révolue le dialogue social et la capacité à céder ou négocier devant les grandes mobilisations.
En parallèle, l'antiterrorisme est venu précipiter un glissement autoritaire des démocraties libérales. Les pratiques dérogeant au respect des libertés fondamentales ont été jugées tolérables dans la lutte contre le terrorisme islamiste, puis se sont peu à peu étendues à la répression du mouvement social, que ce soit contre les altermondialistes, les anarchistes, les militants écologistes, et désormais les syndicalistes.
Désormais chacun est prévenu, que ce fut pendant l'État d'urgence en 2015-2016, à l'issue du mouvement des gilets jaunes en 2019 ou en ce moment par la campagne de terreur policière lancée par M. Darmanin, nous voyons le visage de l'État policier lorsqu'il se débarrasse de son verni démocratique, nous risquons désormais nos vies en manifestant.
Que ce soit à Sainte Soline, ou dans les rues des villes du pays, on tire, on grenade, on mutile, on abat des manifestants. Ainsi à Nantes le 23 mars 2023, des agents de la bac ont tiré sur des manifestants avec des LBD, depuis une position située en hauteur, en dehors des zones d'affrontement. Cette pratique signe la sortie du maintien de l'ordre pour lui substituer des mesures dites de "rétablissement de l'ordre''.
Ce rétablissement de l'ordre relève en principe de la gendarmerie, corps militaire intégré à l'appareil policier. Or, le rétablissement de l'ordre signifie que les forces de l'ordre peuvent aller jusqu'à tirer à balles réelles sur la foule sans discrimination. Cette absence de discrimination s'est tout à fait illustrée à Sainte Soline où la gendarmerie a tiré des milliers de grenades en 2 h , blessant 200 personnes, manquant d'en tuer deux, dont l'une est dans le coma, et dont le pronostic vital est toujours engagé 10 jours après les faits.
Pas de retour en arrière possible, assumer les enjeux politiques de la crise actuelle
Même s'il est nécessaire que les personnes ciblées par la répression dans leurs corps et leurs vies déposent plainte et exigent des poursuites tant au niveau administratif que pénal, tout autant qu'il est également nécessaire qu'un combat soit livré dans le champ de l'information, notamment par les médias indépendants; tout cela ne fera pas reculer l'escalade autoritaire.
Au-delà de la fragilité politique de la macronie, les années passées ont vu s'affirmer une tendance fascisante au sein même des institutions régaliennes. Appel au putsch de généraux dans les colonnes de Valeurs Actuelles en avril 2021, menaces contre les magistrats, voire représailles à domicile pour une juge ayant condamné des policiers, éborgnée chez elle par un tir de LBD le 17 juin 2019.
La guerre civile souhaitée et attendue par l'extrême-droite se répand désormais sur les plateaux télévisés, et dans la bouche des politiques au premier rang desquels M. Darmanin qui assimile les manifestants de Sainte Soline à des terroristes, quand au sujet des grévistes Le Figaro parle désormais d'insurgés.
Quelle que soit l'issue du mouvement actuel, la répression continuera au-delà. L'option d'un pouvoir dictatorial en France, semble être celle qu'ont retenu les classes dominantes. Si pendant quelques jours, l'Élysée a semblé perdre la main suite à l'exacerbation du mouvement par le recours au 49 al. 3, tout comme suite aux journées de décembre 2018 pendant les gilets jaunes, la bourgeoisie a augmenté en férocité à l'aune de la peur qui s'est emparée d'elle.
Cette phase contre insurrectionnelle de la lutte en cours est assumée, et elle prépare le pays à entrer dans une période où toute contestation devient une forme de dissidence.
Seule une orientation politique des futures grèves, sur la base d'un programme répondant aux enjeux des crises de notre époque (climatique, militaire, économique et agricole) pourra assurer un triomphe de forces populaires et protectrices des droits et libertés fondamentaux.
La mise en échec de la stratégie de la tension adoptée par le pouvoir ne sera pas l'affaire d'un simple changement de majorité parlementaire, car la réaction est désormais nichée au cœur des institutions. Les barbouzeries, tentatives d'assassinat d'élus et de journalistes (comme le maire de Saint Brévin, ou Morgan Large à Glomel) annoncent une période de guerre civile larvée dans laquelle le chaos et l'instabilité seront les enjeux de la victoire.