Mettre la réduction des inégalités à l’agenda de l’aide publique au développement

Tribune de Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France

Cette semaine voit la traditionnelle publication des chiffres sur l’aide au développement de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE). Ces données, qui jaugent des efforts des Etats les plus riches en faveur du développement des pays les plus pauvres, montrent une insuffisance accordée à l’aide. Pourtant, pour Oxfam, l’aide publique au développement doit constituer un levier majeur de réduction des inégalités, dont Emmanuel Macron a justement décidé qu’elle constituerait la priorité du G7 français cette année.

Au-delà des moyens, la question est de savoir si notre politique de développement est à la hauteur des enjeux en termes d’orientations politiques, dans un monde écartelé entre la crise environnementale et la crise des inégalités. Sur ces défis, la diplomatie française porte des ambitions fortes qui ne se traduisent que trop rarement par des décisions courageuses. L’inertie a des impacts humains terribles pour les personnes les plus vulnérables, mettant à mal les efforts obtenus dans la lutte contre la faim et contre la pauvreté, alerte la Banque mondiale. D’ici 2030 d’ailleurs, 90 % de personnes vivant dans la pauvreté extrême seront concentrés en Afrique subsaharienne.

Services sociaux, fiscalité progressive, égalité femmes-hommes

Pour changer la donne, dans son nouveau rapport Droit au but ? Pour une aide au développement qui cible la lutte contre les inégalités, Oxfam propose un agenda en dix points. Parmi ces priorités, concentrer les efforts des pays donateurs sur les pays les plus pauvres. A ce titre, la France donne le mauvais exemple. Les premiers pays récipiendaires de notre aide sont la Turquie, le Maroc et la Jordanie, des pays à revenus intermédiaires. Pendant qu’une région comme le Sahel, pourtant présentée comme prioritaire pour notre pays et avec certains des pays les pauvres du monde, ne reçoit que des miettes de notre aide : en 2017, 362 millions d’euros - soit seulement 3,6 % de l’aide totale de la France.

Pour Oxfam, il est aussi urgent d’investir dans des services publics de santé et d’éducation, de qualité et accessibles à tous et toutes. Dans une trop grande majorité de pays, santé et éducation demeurent des privilèges : plus d’un million de jeunes filles ne vont pas à l’école au Sahel, l’espérance de vie en bonne santé n’y est que de 53 ans. Or, une étude dans 13 pays en développement a démontré que les dépenses en santé et éducation représentaient 69 % de la réduction totale des inégalités. Dans ce domaine, la France fait trop peu : santé et éducation ne représentent que 4 % des activités de l’Agence Française de Développement, l’opérateur français de notre aide. Et seulement 11 % de l’aide bilatérale en santé est destinée aux pays du Sahel.

Un autre axe prioritaire selon nous porte sur les droits des femmes et sur l’égalité de genre. Les femmes et les jeunes filles vivent de manière disproportionnée dans l’extrême pauvreté (les femmes gagnent 23 % de moins que les hommes et les hommes possèdent 50 % de plus de la richesse totale que les femmes) et font face à des normes sociales et culturelles qui limitent leur autonomisation. L’APD se doit de cibler en priorité les femmes pour garantir leurs droits et ainsi réduire les inégalités. En 2013 la France s’était engagée à transversaliser le genre dans sa politique de développement en allouant au moins 50 % de son aide à l’égalité femmes-hommes d’ici 2017. A l’arrivée, on est à seulement un tiers, faisant de notre pays un des mauvais élèves du G7.

Enfin, Oxfam milite pour l’appui aux politiques fiscales progressives permettant d’aider les pays en développement à mobiliser leurs ressources domestiques. Et selon les calculs d’Oxfam ce ne sont pas moins que 144 milliards de dollars par an qui pourraient être levés ! Le FMI estime que des politiques fiscales qui redistribuent les richesses et améliorent les dépenses dans les services publics représentent une des solutions les plus efficaces pour réduire les inégalités tout en assurant la croissance économique. Or, en 2017 la France a complètement coupé son investissement dans ce domaine.

2019, vers un changement de cap ?

De nombreuses opportunités se présenteront à la France cette année et nous nourrissons l’espoir de voir la France changer de cap. La société civile commence à se mobiliser sur le G7 et formule des demandes fortes : gageons que les chefs d’Etat de pays bailleurs qui représentent les trois quarts de l’APD mondiale n’y resteront pas sourds.

Au niveau national, 2019 verra la refonte de la Loi d’orientation et de programmation du développement et de la solidarité internationale (LOP DSI) : une échéance primordiale pour opérer la réforme de la politique de développement que nous appelons de nos vœux. L’opportunité d’y traduire les promesses du Président de la République d’augmenter les moyens de notre aide : 1,2 milliards d’euros supplémentaires sont nécessaires par an dès 2020 pour atteindre ces engagements.

Mais aussi l’occasion de déployer une nouvelle politique de solidarité internationale et de développement durable où les femmes seront pleinement actrices du changement, où la santé et l’éducation seront accessibles au plus grand nombre, grâce entre autres à des politiques fiscales progressives et redistributives. Autant de questions qu’Oxfam portera dans les prochains mois pour rêver d'une France, championne du monde de la lutte contre les inégalités.

Retrouvez l'intégralité de notre rapport "Droit au but" sur notre site.

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