La pensée disloquée

Le passage du texte à l'hypertexte imposera un passage du monde à l'hypermonde !

Les choix des électeurs, lors du vote du Brexit, lors de l’élection du Président ses Etats-Unis, ainsi que le déboulement en tête de François Fillon lors du premier tour des primaires de la Droite ont constitué des surprises fortes eût égards aux estimations avisées des instituts de sondages…

L’on pourrait être amené à se poser la question de savoir si ce n’est là le fruit d’une volonté collective camouflée dans quelque interstice de la sociologie humaine que de faire mentir les sondeurs de Bonne aventure ?
Néanmoins ce n’est pas là le parti qui sera pris dans la suite de cet article, nous exposerons l’idée que la société moderne a dorénavant franchi un Rubicon de la pensée qui pour l’heur pourrait expliquer ces votes…

Afin d’explorer notre propos nous poserons que le constat peut être fait qu’il y a un décalage du penser entre les héritiers d’une culture textuelle et les habitants de l’hypertexte. Ce décalage semble d’autant plus marqué que l’on s’adresse aux jeunes qui ne semblent pas être au monde comme nous, les tenants de la tradition écrite.

La culture du texte, suppose un positionnement dans le temps, un positionnement entre un début et une fin, une progression linéaire sans à-coups moyennant l’observance de règles qui organisent le cheminement du lieu. L’inobservance des règles crée une béance dans le sens, voire un contresens dans le cheminement du discours et cela se traduit tout de suite par une faute. L’ensemble des règles décrivant un parcours sensé d’un texte est la grammaire de celui-ci. C’est ainsi que Georges Steiner a pu dire de la grammaire que c’était « l’organisation articulée de la perception, de la réflexion et de l’expérience, la structure nerveuse de la conscience lorsqu’elle communique avec elle-même et les autres. [1]». Il n’y a pas de texte sensé sans une grammaire afférente.

Les médias de communication actuels, les réseaux sociaux ainsi que toute la webosphère n’ont pas une grammaire apparente ou du moins on pourrait dire que leurs seules grammaires sont technologiques et infrastructurelles et qu’elles se soustraient ainsi à la perception de leurs utilisateurs…
Dès lors le message transmis semble ne contenir que son sens propre… Encore qu’à l’ère de l’hypertexte nous serions tentés de donner raison au génial Marshall Mac Luhann qui disait que le message était le médium… « Dans une culture comme la nôtre, habituée de longue date à tout fragmenter et à tout diviser pour dominer, il est sans doute surprenant de se faire rappeler qu’en réalité et en pratique, le vrai message c’est le médium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-même dans notre vie. »
[2]. Cependant nous dirons que le médium formatant le message, formate aussi l’esprit et formate ainsi la pensée de la société…

Dit autrement, et au travers des explications qui nous préoccupent, un message textuel transmis avec nécessairement sa grammaire, les règles afférentes transmet un mode de pensée organisée, structurée, consolidée…
Alors qu’un message transmis dans un hypertexte disloque l’ordonnancement des faits, déstructure la linéarité, fracture la temporalité et donc déverrouille et disloque la pensée….


La dislocation de la pensée n’est pas l’explosion de toute cohérence, c’est simplement et pour l’instant la disparition de liens, de liants entre les faits. C’est l’abolition de la causalité, l’affranchissement des conséquences, l’impérium de l’instant présent.

Politiquement c’est la possibilité de défendre la préférence nationale sans être d’extrême droite, c’est défendre un revenu universel pour tous sans être de gauche, c’est revendiquer nos ancêtres les gaulois sans être français, c’est l’effondrement des identités anciennement construites d’assemblages hétéroclites, c’est le règne de la diversité à laquelle s’adosse des choix pour in fine constituer l’égo. Ce sont des égos qui ne s’imposent pas les propriétés des Egos, des modèles ni des principes des partis politiques…
Ce sont des partis politiques qui deviennent des mosaïques de menus de programmes politiques et le bulletin de vote qui est dorénavant un outil de zapping qui permet de passer du jour au lendemain d’un programme en couleurs à un programme en noir et blanc sans coup férir.

Il n’y a plus d’identités, il n’y a que des choix instantanés qui n’engagent personne.
Nous sommes dans l’hypermonde !

Le choix est porté par chacun, ainsi que les règles et les conséquences aussi.

La violence vue de l’extérieur n’existe plus, seule existe la pulsion et la nécessité de survie où l’impérium de l’assouvissement de la pulsion. Il n’y a plus de meurtres violents il y a simplement celui qui s’est défendu, celui qui a défendu son honneur, celui qui faisait du business (« Mickael j’avais beaucoup de respect pour ton père, mais il pensait à l’ancienne et le business ne peut pas se permettre cela. J’ai donc dû chercher à l’éliminer mais soit assuré de tout mon respect pour lui »[3].

 

Cet exemple pour surprenant qu’il puisse paraître nous révèle cependant que même si la grammaire du texte disparait, même si l’hypertexte disloque la pensée, il est une grammaire qui reste et demeure et triomphe, c’est celle de l’argent. C’est cette grammaire qui dorénavant dicte les lignes de conduite, que ce soit lors du vol d’un téléphone portable, que ce soit lorsqu’il s’agit de mettre au chômage 500.000 individus, que ce soit ce qui doit conduire à la guerre, peu importe l’argent est là et il nous impose son impérium…

 

Aussi les téléspectateurs en sont réduits eux aussi à optimiser leurs choix politiques en fonction de celui qui leur procurera la meilleurs espérance de revenu. Celui qui sera élu sera celui qui totalisera la plus forte espérance totale de la part de ses électeurs.

 

En tout état de cause, cette disruption, cette dislocation de la pensée n’est pas en soi bonne ni mauvaise, bien ou mal. ELLE EST dangereuse
car cet impérium de l’argent n’a pas de contre-pouvoir !!!

C’est là le tournant que le pouvoir du peuple est en train de prendre. C’est là que dorénavant face à la déchéance des partis traditionnels muselés pour les pouvoir de l’oligarchie, la démocratie se libère, s’ébroue et cherche à désarçonner ceux-là même qui il y a peu la chevauchait, fiers et arrogants. Cette démocratie cherche un champion qui sache reconnaitre son intelligence, il lui faut du sang neuf !!!

Il lui faut un leader qui accepte de mettre en place un contre-pouvoir qui ne soit pas celui du marché, qui soit celui du contrôle démocratique et qui soit conforme à l’expression de son peuple…
Evidemment il n’en faudra pas moins qu’il ne soit pas populiste. Aussi la seule façon qu’aura le peuple de se prémunir d’un populiste sera de faire constamment appel à sa propre intelligence !!!

En conclusion cette dislocation de la pensée risque de conduire à une refondation du politique et en ce qui concerne la France, il faudra pour le moins envisager fort probablement une nouvelle constituée adaptée à l’école actuelle….

Didier JEANNE

 

 


[1] Georges STEINER : « Grammaires de la création » 2001

[2] Marshall MAC LUHANN : « Pour comprendre les médias » 1964, première phrase du chapitre 1er.

[3] Le parrain I (Solozo s’adressant à Michael Corléone dans le restaurant,.. juste avant que ce dernier ne tue le premier)

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