Lorsque l'espoir s'en va....

Malgré l’horreur de ce drame et quelques heures après sa survenance, encore quelque peu ébaubis, il convient néanmoins de sortir de la sidération légitime dont nous fûmes saisis et de tenter d’analyser ce qui s’est réellement passé ce Mardi 13 Septembre 2016…

Lorsque l’espoir s’éloigne, le doute s’installe, la peur survient et la violence s’empare des uns et des autres…

Le crime qui a eu lieu à Lacroix le mardi 13 septembre 2016 est une horreur absolue car bien évidemment il s’agit pour la famille du jeune Yohann EQUINOXE d’un cataclysme à nul autre pareil et nous ne pouvons que nous incliner le plus respectueusement et le plus sincèrement possible devant la dépouille de la jeune victime ainsi que devant la douleur de la famille. Nous devons fléchir le genou et courber la tête en signe de compassion absolue car la famille du jeune garçon est blessée, la jeunesse du pays est meurtrie et la population de la Guadeloupe est touchée…

Malgré l’horreur de ce drame et quelques heures après sa survenance, encore quelque peu ébaubis, il convient néanmoins de sortir de la sidération légitime dont nous fûmes saisis et de tenter d’analyser ce qui s’est réellement passé ce Mardi 13 Septembre 2016…

Au risque de choquer et encore une fois en insistant sur la déférence sincère que nous déposons à l’endroit de la famille du jeune Equinoxe, je dirais qu’il n’y pas eu qu’un seul drame lors de cet évènement mais il y en a eu pour le moins trois…

  • Le premier est bien évidemment le fait qu’un jeune homme de 15 ans perde la vie pour un motif d’une effroyable futilité. D’autant plus tragique de ce fait, que ledit jeune homme s’était comporté de façon héroïque et fidèle à l’esprit de nos ancêtres marrons, s’était révolté et s’était engagé dans une confrontation l’opposant à l’iniquité absolue d’un racket organisé par un de ses pairs…
    • Quel espoir laisse-t-on à la jeunesse de ce pays ?

  • Le deuxième drame est qu’un jeune du même âge ait pu frapper à sept reprises un jeune homme comme lui, qui aurait pu être son frère, son pote… Il ne s’agît pas d’une blessure unique, perpétrée une seule fois. Il s’agit de sept coups, portés avec l’intention avérée de nuire, visant des zones vitales… Un jeune de quinze ans lui aussi, mais qui n’était pas connu des services de police pour de tels actes. Néanmoins il est clair qu’il savait ce qu’il faisait, qu’il savait comment faire et que quelque part il avait une familiarité bien singulière avec ce type de violences…
    • Qu’il y a-t-il dans la tête de nos jeunes ?

  • Le troisième drame, pour symbolique qu’il soit, n’en demeure pas moins effroyable. Symbolique il l’est car il représente la jeunesse qui tue la jeunesse… C’est-à-dire l’espoir qui tue l’espoir, c’est-à-dire encore l’espérance qui tue un meilleur futur possible. Pour dire les choses autrement il s’agit d’un jeune et donc d’un devenir, d’un espoir qui tue un jeune, un espoir qui par ses études, par sa situation, travaillait à construire son futur. Il s’agit d’un jeune qui pour un motif d’une effroyable banalité élimine un jeune homme plein d’espoir qui de surcroît est courageux. Il s’agit d’une jeunesse désespérée qui s’estimant désargentée, pour des motifs bassement matériels, totalement mercantiles, tue, détruit, rabaisse, annihile, une jeunesse fière, courageuse, studieuse en construction du devenir du territoire.
  • Guadeloupe qu’as-tu fais de ta jeunesse ?

D’autant plus sinistre cette dernière phrase qu’il n’y a pas moins d’une semaine on dénonçait en Guadeloupe une baisse des effectifs scolaires alors même qu’en France hexagonale on se félicitait d’une hausse des effectifs scolaires hexagonaux. Dans le même ballant on rajoutait que notre population vieillit, que notre jeunesse quitte le territoire et donc que même l’espérance s’en va…

Si même l’espoir s’enfuit de la boite de Pandore, il nous restera néanmoins au fond de cette boite, griffonné sur un bout de papier deux mots : « QUE FAIRE ? »

Que faire ?

La sidération passée, nous en sommes rendus à cette question : que faire ?

Indubitablement, la violence a atteint un tel niveau sur notre territoire (pour mémoire les taux d'homicide volontaire par an pour 100 000 habitants en 2008 :

  • France hexagonale : 1.2
  • Martinique : 4.2
  • Etats-Unis : 4.2
  • Guadeloupe : 7.0
  • Guyane : 13.3

source : UNODC [1]2008 ) qu’il convient de guérir ce mal endémique.

Ainsi afin de guérir ce mal endémique il faut effectivement renforcer les effectifs de policiers. A ce propos il n’est pas nécessairement juste de penser que DOM sont une fois de plus des laissés pour compte en matières d’effectifs de forces de l’ordre car il est avéré que la France fait figure d’anomalie en Europe tant les moyens sollicités sont faibles eût égards aux niveaux de violence atteints : Plus de crimes violents et moins de policiers sur le terrain : pourquoi la France sécuritaire fait figure d'anomalie en Europe. (source Atlantico). Donc oui, il faut renforcer les effectifs de police et surtout éviter le phénomène de diffusion d’armes dans la société civile. La constitution de milices privées comporte trop de risques pour le moment eût égard au taux d’imprégnations psychologique des actes de violences dans la société Guadeloupéenne actuelle (je m’en expliquerai plus loin).

Il me semble donc nécessaire de guérir rapidement et pour ce faire d’y mettre les moyens car la Guadeloupe est sous -équipée en matière de forces de l’ordre.

La guérison et les moyens afférents est la réponse à apporter au court terme, à l’urgence due à la situation. Par contre il est clair que toute la société Guadeloupéenne et même française baigne dans un climat délétère et manifeste de violence qu’il convient de réguler grâce à une politique de prévention idoine….

Même s’il n’est pas juste d’attribuer à la télévision toutes les causes de la violence, il n’en demeure pas moins qu’elle en suscite un nombre non négligeable mais aussi compte -tenu du volume horaire qu’elle occupe dans le processus cognitif des plus jeunes et des moins jeunes, il est indéniable qu’elle participe à alimenter ce climat de violence étant donné tout ce qu’elle donne à voir. Une étude du CSA de 1994 indiquait que sur les chaines nationales d’alors, une heure de télévision vous exposait à 10 scènes violentes. C’est donc dire qu’en Guadeloupe ou la durée moyenne quotidienne de visionnage de la télévision est de 5 heures, en une année un spectateur guadeloupéen moyen observe 18.250 scènes violentes par année. Corrélativement à ce volume important de scène violentes visualisées, il y a une esthétisation de la violence dans certains films (Quentin TARRANTINO par exemple : DJANGO, KILL BIL, …). Ainsi le volume important de scènes de violences, la valorisation positives de certaines d’entre elle par l’entremise de l’esthétique cinématographique, contribuent fortement à banaliser voire à positiver la violence…

J’en veux pour preuve cet extrait du Rapport annuel du CSA de 1997 : « Signalétique et violence des images

Un certain nombre d'événements récents ou de faits divers tragiques ont porté la violence des jeunes sur le devant de la scène médiatique. Cette évolution n'est pas uniquement française, et nous pouvons constater, dans nos échanges avec des responsables japonais ou américains, que le problème de la violence juvénile se retrouve dans toutes nos sociétés développées : pertes de repères, difficultés d'adaptation à un monde dont les règles ne sont pas comprises, ou mal admises.

Il n'est pas équitable de rendre la télévision ou le cinéma responsables de tous les accès de violence de la société. Mais il reste légitime de s'interroger sur l'influence sur certains jeunes vulnérables d'une certaine esthétique de violence, d'une complaisance dans l'exhibition d'actes violents. Nous savons tous que la télévision n'est pas l'unique responsable de tel ou tel acte. Mais nous ne savons pas jusqu'à quel point elle ne porte pas une part de responsabilité dans la banalisation de certaines formes de violence. C'est la raison pour laquelle la première mesure, et la plus importante, consiste à donner à chacun les moyens de contrôler les images qu'il regarde. Tout particulièrement pour que les jeunes enfants ou les adolescents puissent en être protégés, ou, dans le cas où ils les verraient, pour qu'ils aient conscience "du bien et du mal".

Il est largement illusoire de croire que l'on peut protéger totalement les enfants de la violence. Une étude récemment réalisée à notre initiative a montré que les images violentes les moins tolérées par les enfants sont celles des informations télévisées. Va-t-on proscrire de l'information tout ce qui est terrible ou insupportable, les images de famine, de guerre ? Peut-on gommer la violence du monde où nous vivons ? A l'inverse, il n'est pas possible de laisser se propager l'idée que la violence est autorisée, qu'elle est normale. Il est nécessaire que l'image participe à la prise de conscience collective, et qu'elle contribue à donner le sentiment que la violence est illégitime, qu'elle met en danger le pacte social et qu'il faut la refuser. La signalétique est là pour cela. Responsabiliser, faire prendre conscience à chacun des dangers encourus. »

Ce constat du CSA pour objectif qu’il soit doit immédiatement être tempéré par la parcimonie avec laquelle les chaines de diffusion exercent leur devoir de signalétique face à des scènes violentes. En d’autres mots, ce manque de signalétique conduit lui-même à banaliser la violence.

Autrement dit, pour revenir sur le point des milices armées précédemment évoqué, il convient d’indiquer que compte tenu du taux d’imprégnation d’actes violents de la société Guadeloupéenne (eût égard notamment à la forte durée de visionnage de la télévision dans notre département : 5h en Guadeloupe, contre 3h49 en France hexagonale : Médiamétrie 2012) l’apparition de milices privés risquerait de provoquer rapidement des affrontements entre des gangs et des milices, voire entre des milices et des milices du fait même que bon nombre de personnes sont familiers de ces situations grâce à l’entremise de la télévision….

 

Il me semble par ailleurs que la meilleure façon de prévenir la violence est de la chasser de notre quotidien. Pour cela il faut zapper les films et les scènes et les nouvelles violentes (il n’est pas normal que les journalistes ouvrent les journaux audio ou télévisuels par des faits divers violents même lorsque que ceux-ci sont d’une affligeante banalité….

  1. Il faut boycotter les films de guerre, de souffrance, de violence. Il faut discréditer les réalisateurs esthètes de la violences (ce sont pour beaucoup les fossoyeurs de nos jeunes…).

  2. Il faut que nous adoptions des modalités comportementales qui oblitèrent la violence.

  3. Il faut que nous perdions notre positionnement ontologique de victimes. Nous devons redevenir des acteurs sains de notre destin.

  4. Il faut aussi faire disparaitre dans nos discours entre nous-mêmes, avec nos enfants, avec nos collègues, nos subordonnés des propos psychologiques blessants. Même dans 92% des programmes pour enfants cette violence physique est présente et devrait disparaitre ( Insulte, humiliation, violence : bienvenue dans les programmes pour enfants : source : L’OBS le plus)

En d’autres termes, il faut débusquer la violence et la chasser de nos esprits !

Ce n’est qu’à ce prix que la Guadeloupe retrouvera à moyen terme un climat psychologique apaisé !

 

Didier JEANNE

Président de l’Association Collectif Vigilance Citoyenne

 

[1] UNODC : Office des Nations unies contre la drogue et le crime

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