Le Jaune et le Vert

Comment comprendre la coexistence dans l’espace politique français de ces deux mouvements apparemment très différents que sont les Gilets Jaunes et les organisations mobilisées contre le réchauffement climatique ? Leur affinité n’est-elle que superficielle, réductible à l’opposition au pouvoir en place et à son inertie, ou faut-il prendre au sérieux la possibilité de leur convergence future ?

Le devant de la scène contestataire est désormais occupé par deux mobilisations citoyennes et politiques de factures très différentes. Comme le montre la forme même de leurs expressions publiques – les marches pour le climat d’un côté, les manifestations spontanées sur les ronds-points et dans l’Ouest parisien de l’autre – on assiste à des formes de radicalité politique extrêmement hétérogènes.

Le langage qu’elles emploient, leur symbolique, les attitudes qu’elles génèrent, les publics qu’elles mobilisent, c'est-à-dire pour faire simple les cultures politiques qui s’y révèlent, sont aussi différentes que sont voisins les motifs profonds qui les animent. Cette hétérogénéité apparaîtra d’autant plus nettement si l’on note que l’idiome anticapitaliste classique, révolutionnaire et communiste, semble étrangement absent, ou du moins est secondarisé, dans ce nouveau paysage des contestations. La polarisation entre l’écologie et la mobilisations des Gilets Jaunes laisse en effet vacant l’espace axial de la critique habituellement occupé par la tradition issue de Marx. Ou plutôt, elle brise une fois de plus l’unité du sujet critique tel que Marx l’avait postulée au 19e siècle, cette fois selon une ligne de fracture inédite, qu’il nous reste encore à décrire.

Le Jaune et le Vert renvoient tous deux en filigrane à un rapport essentiellement négatif à l’espace politique tel qu’il s’est constitué depuis l’après-guerre. Les taux élevés d’abstention, l’effacement de la culture politique de gauche autrefois maintenue par le Parti Communiste, l’effondrement de la social-démocratie d’alternance, le déficit démocratique de l’Union Européenne, tout cela provoque l’affiliation des classes populaires et moyennes à de nouveaux langages politiques, dont le Vert et le Jaune sont les manifestations les plus nettes.

Naturellement, et comme beaucoup l’ont déjà suggéré, c’est de la construction d’un point de convergence entre ces deux mobilisations que dépendra la formation d’un socle politique contestataire assez large pour l’emporter. L’histoire des attentes de justice dans les sociétés modernes semble nous laisser là, aujourd'hui : devant la tâche consistant à faire dialoguer des cultures politiques extrêmement variées, et qui vont devoir définir ce à quoi elles s’opposent ensemble, avant d’envisager plus positivement un projet d’avenir. L’ambiguïté des demandes populaires est inhérente à ces sociétés qui ont déclaré le peuple souverain, il n’y a pas à s’en alarmer – l’essentiel étant moins dès lors de forcer l’unité de ce sujet collectif sous le nom de « peuple » que d’en connaître les articulations et les clivages internes. La pression sociale ne s’exerce en effet pas mécaniquement sur le pouvoir et les structures de domination comme une force uniforme, mais comme un ensemble complexe d’intérêts et de revendications en partie divergentes, dont le caractère organique doit se traduire sur le plan légal.

Le porte-à-faux entre l’état des attentes sociales et le régime juridique qui encadre le travail, la propriété, la circulation du capital, et la manipulation des ressources, est donc gigantesque, et il ne se résorbera pas de lui-même. Les causes en sont nombreuses, et très souvent elles renvoient à des mouvements historiques de grande ampleur : concurrence accrue entre puissances à l’échelle mondiale, développement d’une économie moins demandeuse de force de travail, autonomie grandissante des sphères financières, gouvernement par la dette, etc. Ces tendances historiques expliquent en bonne partie la dislocation de l’espace social contemporain, dans lequel les ambitions démocratiques et égalitaires ont perdu leur prise sur la régulation de ces phénomènes (quand les classes dirigeantes, elles, ont vu leur intérêt dans cette dérégulation).

Tout cela est assez bien connu des sciences politiques et sociales, et imprègne directement ou indirectement les revendications auxquelles nous assistons. Mais un autre vecteur de ce porte-à-faux fait me semble-t-il l’objet d’une moins grande attention, alors qu’il est peut-être susceptible d’articuler (intellectuellement si ce n’est politiquement) le Vert et le Jaune.

 

Luc Peillon (@l_peillon) © @l_peillon Luc Peillon (@l_peillon) © @l_peillon

Le fait qu’une mesure de fiscalité énergétique ait mis le feu aux poudres sociales n’est pas un hasard. Le basculement d’une situation de souffrance latente à une mobilisation organisée qui se répand a été provoqué par une atteinte à ce qui soutient le sens de la justice et de l’autonomie d’une grande partie de la population, à savoir la possibilité de se déplacer, d’entretenir avec des espaces plus ou moins lointains des relations fluides. La façon dont les infrastructures de transport et d’habitat, l’industrie automobile et l’urbanisme, se sont articulés au lendemain de la guerre reflète le pouvoir politique immense des configurations matérielles typiques de l’abondance énergétique. Abondance, ici, signifie à la fois la disponibilité d’une énergie motrice et thermique bon marché et un haut niveau d’innocence à l’égard des conséquences écologiques de son utilisation : ce sont là deux éléments absolument centraux de la vie sociale telle qu’elle s’est déployée depuis quasiment trois-quarts de siècles, et on ne change pas d’un coup de baguette magique fiscal des modes de vie si profondément ancrés.

Le confort matériel et la mobilité ont en effet été étroitement associés à la mise en œuvre des principes politiques contemporains : la conception d’un compromis social trans-partisan après le fascisme et la guerre est indissociable de ce rêve techno-politique où chaque famille est idéalement isolée des conditions naturelles extérieure par le chauffage qui la tient ensemble comme une unité morale et matérielle bien distincte, où les travailleurs peuvent se reposer de l’environnement professionnel en vivant à l’écart (même minime) des noyaux industriels, et plus largement où la consommation massive d’énergie est la condition sine qua non d’une économie redistributrice et pourvoyeuse d’horizons émancipateurs. En ce sens, il n’y a pas que la France des périphéries désaffiliées qui est touchée par le choc énergétique et climatique que nous traversons : nous vivons tous dans le même réseau de dépendances techniques et matérielles, nous tous y tenons, mais tout le monde n’a pas la même marge de manœuvre économique (et idéologique) pour faire face au rétrécissement des possibilités écologiques que traduit maladroitement la fiscalité énergétique.

Le monde dans lequel nous avons grandi est perdu, ou du mois il s’épuise peu à peu, tout le problème étant désormais de rapatrier et de sauver l’idéal plus lointain dont il procédait, à savoir la liberté des égaux.

 

Le mouvement écologique répète aujourd'hui beaucoup, et à juste titre, que la justice environnementale et la justice sociale sont indissociables, et donc que l’impôt et les réglementations doivent servir une réorientation économique de fond, plutôt qu’un discours de responsabilisation des acteurs de pure forme. Mais on oublie de dire que dans cette réorientation se joue aussi l’invention d’un nouveau rapport politique au territoire, à l’espace. La production des sujets politiques issue des Trente Glorieuses, dominée par l’abondance énergétique et les infrastructures étalées dans l’espace, c'est-à-dire l’orientation du désir, du sentiment de sécurité, le rapport à l’avenir, ce qui en somme donne son contenu effectif à l’existence politique des personnes, tout cela est en train de s’effacer. Le même processus, plus silencieux mais bien réel, affecte aussi les relations à la terre productive : la redécouverte des sols qui s’opère sur les décombres de l’agriculture intensive et industrielle se fait tous azimuts – parfois à travers la réinvention de liens de réciprocité localement situés mais arrimés à des valeurs progressistes, parfois à travers des fantasmes terriens néo-féodaux et naturalistes.

L’intérêt d’une analyse des Gilets Jaunes en termes d’économie morale tient d’ailleurs à cela : l’une des composantes de l’exaspération sociale qui provoque le plus d’incompréhension pour le public qui s’identifie à gauche est la réactivation des liens communautaires de proximité, qui forment une partie importante de la sphère politique ordinaire. L’appel à réinvestir dans des services publics (équipements et institutions) de qualité y coexiste avec la volonté de se réapproprier quelque chose comme un « chez soi », un espace dont les coordonnées doivent redevenir familières, irréductibles à une logique économique ou bureaucratique. Si l’abondance énergétique fournissait depuis longtemps le principal vecteur du rapport au territoire, son effondrement laisse la place à des mouvements qui ne peuvent pas totalement entrer dans le lexique politique de la gauche telle qu’on la connaît.

Les conséquences cumulées du retrait progressif de l’Etat social d’un côté, et de la charge écologique de l’autre, sont en train de s’abattre sur les plus vulnérables d’entre nous – ou plutôt de rendre une plus grande partie d’entre nous vulnérables. Ce phénomène se traduit par des radicalités politiques de factures très variées, parce qu’il vient se diffracter dans le prisme des expériences elles profondément différenciées qui composent l’espace socio-politique contemporain. Cette situation rend le jeu de traduction politique de ces mouvements extrêmement délicat : il faut en effet une grande adresse, un grand sens de la diplomatie, pour articuler dans un projet émancipateur ces demandes de reconquête de l’espace, des territoires – de la terre en somme.

Qui aujourd'hui dispose de cet art politique ? Qui détient la légitimité sociale et morale pour réaliser cette articulation ? Je l’ignore (tout en ayant mon idée sur ceux qui ne l’ont pas). Je peux simplement rappeler que l’enjeu est de nature à faire peur, puisque l’histoire nous apprend que les rapports à la terre sont sans doute l’un des matériaux les plus explosifs que l’on connaisse. Comme l’avait noté Karl Polanyi dans sa Grande Transformation – encore un classique des sciences sociales que l’on ferait bien de redécouvrir – le mouvement réactionnaire, puis fasciste, a capitalisé entre les deux Guerre Mondiales sur le sentiment de dépossession territoriale ressenti par les classes paysannes dans le contexte de la régulation marchande de la propriété terrienne. Alors que le mouvement social s’était formulé en référence prioritaire à la cause ouvrière, les vieux liens locaux à la terre n’ont pas fait l’objet d’une protection adéquate, laissant le champ libre au discours réactionnaire et nationaliste, pseudo-protecteur. Cela ne signifie pas que ces rapports à la terre soient illégitimes en eux-mêmes, et encore moins qu’il faille disqualifier la territorialité comme intrinsèquement porteuse d’aliénation et de régression, mais plutôt qu’il faut inventer un langage politique qui parvient à lier le progressisme et l’appartenance matérielle, écologique, à des conditions spatiales et énergétiques en cours de transformation.

 

Le Vert et le Jaune, par-delà leurs différences manifestes et sous des modalités distinctes, occupent donc le même terrain politique. Celui qui se dessine dans les coordonnées définies depuis quelques décennies par la soumission des Etats à la normativité marchande et par l’accumulation dans l’atmosphère des cendres de la liberté industrielle. Il est urgent de réaliser que les mobilisations sociales provoquées par ces processus ne coïncident plus, ou plus suffisamment, avec les structures de la représentation démocratique telle que nous la connaissons, et avec les organisations politiques qui les occupent. C’est ce décalage qui rend la situation présente insoutenable et explosive, et c’est à cela qu’il s’agit de mettre fin – soit en instituant la défiance à l’égard des partis, soit en soumettant les organisations partisanes à ces nouvelles demandes de justice.

 

Pierre Charbonnier, le 13/12/18

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