J'ai peur

J'écris ce texte, que je vois avant tout comme une façon de mettre mes idées au clair pour moi-même, le mardi 17 novembre 2015. Parce que j'ai peur. Depuis vendredi, je suis même de plus en plus flippé, en fait. J'ai besoin de comprendre ce qui arrive pour essayer de comprendre pourquoi j'ai peur, et si possible comment éliminer cette peur. Je suis persuadé ne pas être le seul dans cet état.

J'écris ce texte, que je vois avant tout comme une façon de mettre mes idées au clair pour moi-même, le mardi 17 novembre 2015. Parce que j'ai peur. Depuis vendredi, je suis même de plus en plus flippé, en fait. J'ai besoin de comprendre ce qui arrive pour essayer de comprendre pourquoi j'ai peur, et si possible comment éliminer cette peur. Je suis persuadé ne pas être le seul dans cet état. Alors, comme je peux me le permettre, j'ai passé ces derniers jours à lire et écouter différentes analyses de la situation pour tenter de m'éclairer sur l'actualité, et je vais essayer ici de partager mes conclusions. Autant vous le dire tout de suite, elles sont identiques à mon introduction : j'ai peur. Mais maintenant je sais de quoi, et pourquoi.

 

J'ai peur des médias de masse. Lors d'événements tels que ceux qui ont eu lieu à Paris le vendredi 13 novembre 2015, le rôle des médias est prépondérant. La proximité des actes de violence à laquelle nous ne sommes pas habituée rend le choc émotionnel d'autant plus intense, et les médias devraient nous aider à prendre du recul sur ce qui s'est passé. C'est bien dans un premier temps de relayer l'information brute, mais il est également important de rapidement l'analyser de manière critique et politique, pour comprendre plutôt que subir.

Je n'ai pas l'habitude de regarder la télé ou d'écouter la radio. Je l'ai fait malgré moi ce week-end car j'étais en visite chez mes grands-parents, et ce que j'ai vu et entendu m'a profondément choqué. J'ai eu le droit à BFMTV, France 3 Alsace, France 2, itélé, TF1, et France Bleu Alsace. Toutes ces chaînes de télé et radio ont parlé en continu des attaques, mais aucune n'a pris de recul sur l'information. Les données quantitatives parlent peut-être d'elles-mêmes (en tout cas cette fois-ci, encore que), mais les déclarations et les actes politiques doivent être contextualisés et analysés, ce qui n'a pas été fait. Le journalisme ne remplit donc pas son rôle. Quand un sénateur d'un parti qui se dit républicain dans son nom vient expliquer que (je paraphrase) « ça fait longtemps que j'avais prévenu, on laisse rentrer n'importe qui en France alors forcément ça allait mal se passer », ce n'est pas normal qu'il n'y ai aucune distance apparente entre son opinion raciste et populiste, et par exemple le nombre factuel de morts. Et donc charge aux gens, alors en état de choc, de faire elleux-mêmes tout le travail de tri et d'analyse, alors qu'illes n'y ont jamais été formés pour la plupart. Les interventions d'auditeurs et auditrices sur France Bleu Alsace ne laissent pour moi aucun doute : les gens qui appelaient n'étaient pas équipé·e·s pour faire le tri ou le travail d'analyse nécessaire, et on ne peut pas le leur reprocher. Déjà comme je le disais car illes sont en état de choc, mais aussi car illes n'ont pas forcément eu le temps ou l'intérêt de se former politiquement, et enfin surtout parce que tout semble organisé pour les décourager de le faire.

J'ai peur de la dépolitisation du débat. Cela avait déjà eu lieu avec les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper-Cacher en janvier 2015 : quand tous le monde a commencé à dire « je suis Charlie », il est devenu interdit de ne pas vouloir l'être et encore plus interdit d'expliquer pourquoi. C'était indécent de polémiquer sur le sujet en période de deuil, comme si la politique devait s'arrêter d'exister, au moins temporairement. Et puis il n'a pas été possible d'en débattre sereinement par la suite non plus. Au point qu'il fallait se justifier de se justifier de ne pas vouloir être Charlie. Les discussions étaient houleuses et désagréables, mais je ne les regrette pas car les raisons qui m'ont fait refuser d'être Charlie se sont toutes réalisées : récupération politique par le gouvernement, la droite et l'extrême droite pour appeler à une « union nationale » — en défilant au passage pour la liberté d'expression avec des dictateurs — et en profiter pour faire passer des lois sécuritaires, liberticides, et qui en plus sont inefficaces contre le terrorisme.

Cette fois-ci, le symbole choisi est le drapeau français. Je comprends bien le besoin que l'on peut ressentir après ce genre d'événements tragiques d'exprimer sa solidarité, et que cette expression passe par l'affichage de l'appartenance à un groupe pour dire qu'ensemble, on a pas peur. Mais faire de ce groupe une nation est une erreur stratégique qui marque encore une fois le manque de réflexion politique. Pas seulement des gens elleux-mêmes, mais aussi et surtout entre les gens, qui reprennent ce symbole à leur compte sans même en discuter avant pour peser le pour et le contre, et pour confronter leurs idées sur le sujet avec d'autres. Évidemment, puisque toute pensée politique ne serait-ce qu'un peu dissidente sur le sujet est à nouveau proscrite en cette période de deuil national. On en vient à devoir justifier de ne pas brandir le drapeau français et à se faire à nouveau engueuler quand on ne le fait pas. En réalité il ne nous reste plus qu'un choix binaire : être derrière le drapeau français, ou être avec les terroristes. C'est forcément « nous » contre « eux », ce qui est déjà stupide en soit mais est d'autant plus dangereux quand « nous » est représenté par un symbole national : si une personne, au hasard syrienne, brandie le drapeau de son pays, en ayant peut-être bien en tête ce même message de solidarité avec ses concitoyen·ne·s qui vivent au plus près des horreurs commises par l'organisation de l'État islamique, vous imaginez malheureusement bien quelles seraient les réactions.

Dans ce cadre, j'ai aussi très peur du pouvoir de multinationales, comme Facebook qui a facilité l'adoption massive de la bannière tricolore. Pas seulement facilité d'ailleurs, mais aussi encouragé, en présentant l'adoption d'un avatar au couleur du drapeau français comme étant le moyen de « montrer votre soutien à la France et aux Parisiens », indiquant implicitement que ne pas le faire revient à ne pas apporter son soutien. On remarque au passage que Facebook n'a jamais proposé d'apporter son soutien aux populations des pays non-occidentaux qui sont brutalisés chaque jour partout dans le monde. En faisant cela, Facebook encourage l'adoption inconsciente et irréfléchie de la position politique du « nous contre eux », sûrement pour des raisons de communication mêlées au même manque de réflexion politique qu'elle encourage, dans un cercle vicieux.

J'ai peur du repli identitaire et nationaliste. Pire que le « je suis Charlie », le choix du drapeau tricolore facilite évidemment la récupération par l'extrême droite du mouvement massif de solidarité qu'il est censé représenter, en plus de l'appel à une union nationale qui interdit tous débats politiques. Or, je pense que le débat politique est plus que jamais nécessaire dans ce genre de période où d'importantes décisions qui engagent tous le monde sont prises — j'y reviendrai. Sans débat politique, dans le cadre imposé par l'union nationale et donc le « nous contre eux », on se retrouve avec des tas de gens qui trouvent « beau » de chanter la Marseillaise en plus de brandir des drapeaux français après une minute de silence en hommage aux victimes. Pourtant, les victimes ne sont pas toutes françaises, et malgré ce qui est revendiqué par l'organisation de l'État islamique, elles n'ont pas plus été tuées en tant que françaises qu'au nom de l'Islam. C'est la liberté et l'humanisme qui ont été attaqués à Paris, comme ils le sont ailleurs très souvent, à chaque fois qu'il y a des attentats quelque part dans le monde. La revendication de liberté, et d'autant plus celle de solidarité, ne doivent pas connaître de frontières, elles doivent donc être internationales, et surtout, internationalistes. À la place, on se retrouve à longueur de télés et radios avec des amalgames entre les terroristes et les migrant·e·s, alors que ces dernier·e·s fuient leur pays justement pour échapper aux types d'événements meurtriers qui ont eu lieu vendredi soir à Paris.

Évidemment, tout ce qu'on vient d'évoquer n'est pas sans effet : voilà qu'on veut pouvoir retirer plus facilement la nationalité française, faciliter l'expulsion et l'interdiction de territoire. Et ça, c'est juste le gouvernement « socialiste ». À droite et à l'extrême droite on s'en donne à cœur joie, le racisme prend des forces et se banalise complètement, que ce soit à coup d'amalgames tel que celui déjà évoqué au paragraphe précédent, ou dans la légitimation de revendications liberticides et non-acceptables dans un état de droit, comme la condamnation sans procès de personnes suspectes.

J'ai peur de la dérive sécuritaire. Comme à chaque fois après ce genre d'événements, les classes dirigeantes en profitent pour prendre des décisions et faire passer des lois portant atteinte aux libertés publiques et nous éloignant un peu plus du concept flou de démocratie. Après « je suis Charlie » on a eu le droit à la loi Renseignement, aussi liberticide qu'inefficace, et on a encore augmenté le niveau d'alerte et la surveillance qui va avec, entravant ainsi la liberté d'aller et venir à sa guise dans beaucoup de lieux publics, et/ou en y plaçant des militaires armés. J'ai toujours très peur de ça, parce que quand il y a des militaires armés partout, mobilisés en permanence et donc fatigués et stressés, je me dis qu'il est plus probable que l'un·e d'elleux pète un câble et fasse une bêtise avec son arme, qu'une tentative d'attentat non seulement ait lieue mais soit déjouée grâce à leur présence. Sans parler du coût faramineux d'un million d'euros par jour, nécessaire à l'omniprésence des sentinelles.

Les agences de renseignement n'ont pas non plus tardé à se faire entendre : le directeur de la CIA a exprimé clairement son envie d'interdire l'utilisation de chiffrement fort (c'est à dire que les états ne peuvent pas casser), ce qui reviendrait à rendre illégal le secret des communications. Il est bien entendu que cela ne peut servir qu'à la surveillance de masse des populations et pas à lutter contre le terrorisme qui d'une part n'a que faire de respecter ce genre de loi et d'autre part arrive à ses fins sans utiliser de cryptographie : je me rappelle par exemple d'un attentat à Utøya en Norvège en 2011 qui était prévu de longue date dans un texte non chiffré disponible sur le web, que les agences de renseignement n'ont alors tout de même pas détecté.

Cette fois-ci il est carrément question de changer la constitution. Je comprends bien le désir de François Hollande de ne pas passer en état de siège (le fameux article 36), ce qui impliquerait de confier beaucoup de pouvoirs aux militaires, ni de vraiment se donner les pleins pouvoirs façon Palpatine (le fameux article 16). Mais il s'agit tout de même de se doter d'un état d'urgence longue durée, c'est à dire malgré tout d'un « mix allégé » des articles 16 et 36, augmentant considérablement les pouvoirs de l'exécutif.

J'ai peur de l'état d'urgence. Dès la première nuit suivant celles des attaques à Paris, l'état d'urgence a permis plus d'une centaine de perquisitions et arrestations. Et cela sans décision de justice. Peut-être que c'est justifiable, peut-être que dans ce genre de circonstances il est important d'agir vite et de faire des perquisitions immédiates chez les personnes connues des services de renseignement pour certains types d'activités. Peut-être. Mais ce genre de mesures exceptionnelles ne devraient être nécessaires… qu'exceptionnellement. La concentration des pouvoirs judiciaire et/ou législatif dans les mains de l'exécutif est tout de même une des caractéristiques principales de ce qu'on appelle une dictature. On ne peut pas prétendre être en république démocratique quand on veut installer ce genre de mesure dans la durée comme c'est le cas ici.

Les interdictions des rassemblements et des manifestations au nom de la sécurité sont une entrave aux libertés publiques. L'annulation d'événements culturels ou sportifs revient à faire gagner le combat idéologique à la terreur. Il est également particulièrement vicieux d'interdire de fait toutes voix dissidentes lors de la COP21, d'annuler les manifestions, de casser les grèves au nom de l'union nationale, et d'empêcher la mise en place de mouvements sociaux qui étaient prêts à rebondir comme ceux des hospitaliers parisiens de l'AP-HP ou des enseignants du 93, ou alors de démarrer comme ceux des contrôleurs aériens ou des agents des finances publiques.

Pendant ce temps, la répression contre les salariés d'Air France continue, tout comme la casse du code du travail orchestrée par Manuel Valls, ainsi que l'imposition de l'austérité dans l'éducation nationale, dans l'enseignement supérieur et la recherche, et de manière générale dans les services publics autres que policiers et militaires.

En plus d'être privé de plusieurs de mes libertés, j'ai peur de devoir contempler, étant muselé soi-disant pour ma propre sécurité, la casse de nos acquis sociaux, le capital écraser encore un peu plus la classe salariale, et l'avenir de la planète se décider sans notre avis.

J'ai peur de la guerre. Je ne suis pas assez (puisque pas du tout) spécialiste en géopolitique et je ne m'intéresse pas d'assez près à l'histoire de la région du monde dans laquelle l'organisation de l'État islamique est basée pour avoir une analyse personnelle de la situation qui soit pertinente. Mais quand je vois que de Dominique de Villepin jusqu'au courant communiste révolutionnaire du NPA en passant par les spécialistes du Monde Diplomatique, tous le monde s'accorde à dire que les guerres des pays occidentaux aux Proche- et Moyen-Orient sont la cause de l'apparition de l'organisation de l'État islamique dans la région, je pense pouvoir sereinement me ranger derrière cette analyse.

Depuis vendredi, le discours du gouvernement comme de son « opposition » à droite ne laisse pas place à l'ambiguïté : nous sommes en guerre. Hollande veut même créer une coalition internationale incluant la Russie et les USA. J'ai peur d'être en train d'assister sans qu'on nous demande notre avis au spectacle de notre pays organisant le début de la troisième guerre mondiale, tout en étant au fond de moi persuadé que cette guerre ne servira à rien ou pire ne s'arrêtera jamais, car c'est une guerre menée contre les symptômes d'un problème dont, comme les précédentes guerres contre le terrorisme, elle sera l'une des causes.

Par contre les terroristes, je leur pisse au cul.

 

Quelques liens en vrac :

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.