Non-Actualité Culturelle (1) : Prologue

Il ne se passe rien et on oublie qu'il ne se passe rien. Le non-lieu culturel est sous-commenté et l’espace mental des sociétés prisonnières est réduit à l’écran, c’est-à-dire à néant. Sur la route sinueuse du calvaire, il paraît que les passants courbent l’échine. Avec ce geste vers la terre, j'ouvre une série d'articles destinés à commenter la non-actualité culturelle, le vide du moment.

La fermeture des musées et des lieux de spectacle vivant, l’impossibilité d’une expérience physique devant l’œuvre d’art constituent les données culturelles de ce monde où l’épidémie de covid-19 ne cesse de sévir en affaiblissant chaque jour encore nos capacités de rebond. Malgré la production d’avatars destinés à remplacer numériquement l’expérience esthétique – expositions en ligne, numérisation des collections, rediffusions sur les plateformes internet de spectacles, pièces de théâtre et concerts, force est de constater que la « culture » pratiquée par ces temps est une culture largement amputée dans son contenu et dans sa force de transformation générale à l’échelle des sociétés. Je parle ici d’une culture qui ne devrait pas être celle de la distinction sociale ni du « tout numérique » mais celle de l’expérience humaine où l’être se transforme au contact des gestes et mots exprimés auxquels il est joint et peut se joindre physiquement. En même temps qu’elle est cette inspiration qui peuple l’imaginaire commun, la création est ce qui doit faire irruption dans nos vies, d’une régularité sensible elle est aussi l’irrégularité d’un quotidien, où malheureusement l’air vient à manquer.

Puisque la nécessité sanitaire justifie la désorientation culturelle et artistique, il est inconcevable de laisser entendre par ailleurs que l’art suit son cours et qu’il saurait continuer d’être exprimé à travers le compromis numérique. Si les écrans font leur chemin et projettent des images comme on lance des bouées de sauvetage, rien de la situation actuelle dans le domaine des arts et de la culture ne doit être présenté comme une issue positive à la crise. Il n’y a, pour ainsi dire, aucune actualité artistique. Pire, l’avenir est un espace-temps incertain à propos duquel rien ne peut être avancé. Retrouverons-nous les choses telles que nous les avons laissées ? Cela semble difficile à croire, et nombreux sont les artistes qui auront démissionné. Y-aura-t-il de nouveau des lieux ouverts où profiter des œuvres sans penser aux crises sociales et politiques qui viennent ? Les chemins qui s’offrent à nous sont d’ores et déjà militants, et le resteront, tant que nous n’aurons pas retrouvé la force de faire entendre la création dans un espace de dialogue libre et émancipé des contraintes socio-économiques, tant que nous n’aurons pas quitté les zones consensuelles d’une politique de réparation et de gestion des éléments identitaires, économiques et sociaux. Si l’on ne prend pas la mesure des écarts politiques qui se creusent entre les différentes franges de la population, la perte de goût et d’odorat, symptôme de ce virus qui déséquilibre nos sociétés aux futurs de plus en plus précarisés, aura un effet de plus long terme encore dans les domaines culturels et artistiques.

La baignoire est vide, l'eau coule encore. © Pablo Schellinger La baignoire est vide, l'eau coule encore. © Pablo Schellinger

Le relais médiatique accordé parfois aux productions artistiques ne doit pas dissimuler la réalité des changements structurels auxquels à la fois la création et la réception de l’œuvre d’art sont soumises. Si la recherche de solution doit être le ferment d’une politique neuve et tolérante, cette solution doit tenir compte du constat qui s’impose quant à la dévalorisation du message sensible et esthétique de l’art. La perte qualitative du sentiment d’émancipation et de réflexion devant les œuvres semble inéluctable. Les institutions culturelles, menacées dans leur fonctionnement par ces périodes de confinement, substituent à leur offre habituelle d’expositions, d’événements, de spectacles et d’œuvres, une copie de pacotilles inertes. Elles fabriquent un consentement qui trahit leur silence et leur retrait progressif des combats que nous devions déjà mener auparavant avec les œuvres. Et ce retard qu’elles concèdent en ce moment pourrait être funeste. Comment feront-elles quand les habitudes seront définitivement perdues, et quand l’art aura bien disparu des préoccupations quotidiennes, qu’il faudra engager drastiquement l’avenir environnemental des générations qui viennent ? Comment les œuvres pourront-elles continuer de parler, et de parler au plus grand nombre, puisque la démocratie est l’espace dont nous avons besoin pour réaliser ensemble ce futur qui nous appelle ?

Je crois qu'il faut parfois rester sur des positions frontales, et non travailler au consentement quand celui-ci altère la hiérarchie des besoins et des moyens humains. L’art doit rester au centre, il doit servir, il est utile, puisqu’il est notre ciment, et le sera bien après nous, bien après nos avions et nos chaînes de télévision, bien après internet, bien après tout ce qui traine à disparaître. Puisqu’il a toujours été. Il faut apprendre à ne plus se satisfaire seulement de ces bouchées de pain rassis pour lesquelles certains se tordraient le cou.

 

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