Non-Actualité Culturelle (2) : Théâtres occupés : qui occupe la scène ?

Malgré le tumulte des théâtres occupés, l'art libre et démocratique n’est pas forcément concerné lorsqu’on évoque le péril de la culture actuel. Si le "monde de la culture" dispose d'une force collective réelle et militante, la plupart des chemins artistiques se construisent individuellement. D'évidentes querelles sociologiques sont à démêler avant de pouvoir espérer avancer collectivement.

Il n’y pas un « monde de l’art » qui pourrait parler d’une voix, il n’y pas une voix pour représenter les artistes, et la voix de l’artiste n’engage que lui, même quand il parle des autres. D’une part, parce que les activités de chacun n’ont pas les mêmes méthodes sociales et esthétiques de création. D’autre part, parce que le pilier de l’art en société néo-libérale est l’individu autocentré, le David des temps modernes. Comme toujours, réussir dans une société où les humains s’empilent sans qu’on ait toujours quelque chose de mieux à leur offrir, cela implique des compromissions, une soif insatiable, de la chance et de l’opportunisme. Sortez les hippies à la fleur tranquille du champ de vision ! La « modernité » telle qu’elle est pratiquée depuis des années maintenant convoite l’idéal d’un individu émancipé du collectif. Poison christique qui se cache en chacun des êtres millénaires après la croix, bataille personnelle qui fera des embuches rencontrées un discours valeureux sur les échelons gravis, difficulté absurde que l’on couvre de louanges comme ces passages obligés qui aguerrissent. Plus tu souffres, plus tu pourras prétendre. À la fin, on mesurera la réussite d’un artiste-auteur comme de tout autre individu à l’aune d’une célébrité sociale, à l’antenne ou dans le petit village. Nous nous sommes résolus à cette concurrence entre les artistes et à cet art inatteignable qui ne montre rien des collectifs potentiels à venir. L’art, tel qu’il se pratique et se partage, ne parvient pas à s’extirper des logiques structurelles qui conditionnent la marchandisation du monde. Pourtant, il faut rappeler qu’il est en chacun de nous, qu’il n’est la propriété d’aucune corporation, d’aucun dogmatisme idéologique, d’aucun goût normé. La formation artistique en France (et ailleurs en Occident) entretient pourtant une forme d'idôlatrie de l'individu artiste au-dessus de la mêlée, en fait concurrentiel.

Dès leur passage dans les écoles de beaux-arts et d’arts appliqués, mais aussi dans les écoles de théâtre, de musique, de danse etc., chacun des élèves cherche à valoriser une singularité qui le fera exister parmi les autres, avec l’approbation des pairs et des supérieurs. Créer est une activité concurrentielle et sélective à partir du moment où des critères entourent la réception des œuvres, et la validation qui en dépend. L’art massifié (et non démocratisé) par la culture moderne de l’image est le lieu d’un individualisme exacerbé, où l’on tamponne de son nom la moindre chose qui sort de l’atelier, où l’on crédite la moindre vidéo, où l’on est avant tout un peu influenceur sur les réseaux sociaux. S’agissant des combats collectifs d’une société, il n’y a rien d’extraordinaire dans l’art tel qu’il forme la culture contemporaine ; il est médiatiquement banalisé, politiquement neutralisé. Il est parmi toutes ces équivalences qui laissent l’humanité sur un quai de gare sans savoir quel train prendre.

Carnaval de la plaine, Marseille, 21 mars 2021. © Pablo Schellinger Carnaval de la plaine, Marseille, 21 mars 2021. © Pablo Schellinger

Il reste des positions subversives, mais elles ne sont pas collectives ; il reste des envies contestataires, mais elles ne sont pas suffisamment politiques. Le monde qui nous entoure n’est pas soucieux, curieux, amoureux. Alors tout se fait en force, dans un sens comme dans l’autre. Les générations non plus ne se font pas de cadeaux ; quelle difficulté d’exister parmi les figures démoniaques de l’histoire, puis parmi les contemporains qui nous précèdent de quelques années, imposant aux plus jeunes la même patience, la même inquiétude, la même incertitude, le même enfermement qu’ils ont dû subir et qu’ils reproduisent comme un juste retour des choses.

L’art est tout à la fois, et il faut élargir, élargir à tout prix. L’art est ce que l’on va voir, c’est pour le délire supposé de l’artiste, l’originalité de l’être humain, que l’idée d’art reste en nous liée à la chose que l’on va voir. Mais il n’y a pas d’état second pour être poète ; cessons de voir dans l’artiste-plasticien-auteur, l’artiste non-intermittent, l’artiste non-entrepreneur, le fou que nous ne voulons pas être. Il y a en chacun de nous, tous autant préhistoriques que nous sommes, émerveillement potentiel d’une silhouette caverneuse, le monde qu’il faut voir. Il nous faut voir comme l’art est une pratique et non un règne, l’art nous fédère mais il ne doit pas le faire autour d’individualismes protubérants ou de machines industrielles infernales. Les théâtres sont à occuper et les situations de tous les artistes à relater. Veillons seulement à ce que la scène soit foulée par toutes et tous !

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