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Billet de blog 21 mars 2020

Angoisses collectives de contamination et mensonges : bas les masques!

Dans le contexte extraordinaire de confinement, les médias ont relayé la formule qualifiant les français "d'indisciplinés". Ce faisant ils ont repris "des éléments de langage" gouvernemental qui ont inquiété davantage. Cela s'est vu dès le début de la quarantaine, quand la population a commencé à dévaliser les produits alimentaires non périssables et le papier hygiénique.

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  1. Dans le contexte extraordinaire de confinement, on a qualifié les français d’« indisciplinés ». Dans un autre contexte, on aurait pu dire tout autant que c’est un peuple qui aime la liberté. La différence se trouve dans la nature du risque pour la population, certes, mais surtout dans « les éléments de langage » choisis par le premier ministre de la France pour justifier la privation d'une liberté fondamentale. Alors plutôt que de vanter leur résistance ou leur esprit critique, sur lequel on aurait pu encourager les français à suivre les consignes, face à un danger réel, les autorités ont préféré celui de l’infantilisation. Mais, pour ce faire, elles ont choisi une langue faussée. Une langue, qui face aux peurs de contamination a eu pour effet d’entamer l’autorité politique, en ouvrant une brèche où s’est engouffrée la défiance. Cela s’est vu dès le début du confinement et s’est poursuivi encore dans les commerces, où la population dévalise régulièrement les produits alimentaires non périssables et le papier hygiénique.

Gouverner, éduquer et soigner sont des métiers impossibles, écrivait Sigmund Freud (1937). A l’heure où la France se prépare au pic de l’épidémie du Covid-19, les instruments de lecture que beaucoup considèrent comme désuets, du père de la psychanalyse, peuvent encore nous être utiles. Que ces outils intellectuels aient pu être justement récupérés pour créer la discipline qu’on appelle aujourd’hui la communication, par Edward Bernays le neveu du psychanalyste, quand elle n’était que propagande, devrait nous rappeler que les foules sont animées de forces irrationnelles. Celui qui a marqué durablement le petit déjeuner Outre-Atlantique, puisque c’est lui qui l’a inventé et promu, avait bien compris que le moteur des masses était le désir ; pour preuve les œufs-bacon restent une institution. Aujourd’hui, alors que la psychanalyse est en disgrâce, nous avons peine à comprendre pourquoi face au risque invisible et diffus d’une maladie, même relativement mortelle, les foules se ruent pour dévaliser les étalages des supermarchés, des supérettes et de tout ce qui peut contenir des aliments non périssables. On pourrait prétendre comprendre pour ce qui est des pharmacies ou des boutiques contenant des gels hydro-alcooliques, mais pourquoi les pâtes et les rouleaux de papiers-toilette ?

En matière de psychanalyse, c’est la clinique qui oriente la théorie, c’est elle qui nous apprend comment se fabriquent les symptômes, qui rappelons-le, sont relativement stéréotypés dans une même culture. Autrement dit, la folie ne s’improvise pas. Sur les modèles se construisent des contre-modèles afin de définir la déviance pathologique, qu’il s’agisse de la dépression, d’évitement scolaire ou des troubles du comportement alimentaire, pour ne citer qu’elles. Justement c’est à partir de ces maladies que l’on peut saisir que ce qui secoue cette foule n’est pas que du désir consumériste, surtout quand celle-ci est angoissée. En effet, dans l’anorexie/boulimie les sujets compensent le défaut de sécurité offert par leur cadre environnemental par une obsession alimentaire autour du manque. La capacité de se rassurer n’ayant pas été acquise, les émois du corps appellent aux instincts alimentaires pour calmer ce qui déborde en soi jusqu’à faire perdre les limites corporelles, au point de confondre l’intérieur et l’extérieur. Le tube digestif, à l’interface interne du monde externe, devient le lieu où le sujet cherche une limite par le contrôle de ce qui rentre à défaut de maîtriser ce qui se passe en lui. En cherchant à se calmer, l’appétit révèle le besoin d’un autre qui apaise. Mais cela s’oppose aux forces de contrôle et de restauration de la limite qui rejettent l’aliment, évacuent les déchets, jusqu’au mépris d’autrui. En 1921, l’extrapolation d’une déviance individuelle au fonctionnement d’une foule, aura été pour Freud une tentative de rendre compte du besoin de soumission à un chef autoritaire à l’extrême, comme celui du bolchevisme ou du nazisme. Cette méthode est certainement critiquable, si ce n’est quand il s’agit de comportements déviants qui font appel au dénominateur commun de la structuration psychique. Celle qui donne l’uniformité à la clinique permettant qu’existent des classifications de maladie. Ou bien quand on veut rendre compte d’un même « instinct grégaire ».

Aujourd’hui, la menace potentiellement mortelle d’un virus, appelle aux craintes ancestrales d’un environnement vicié, toxique et pénétrant le corps. Face à l’ennemi invisible, l’angoisse que cela réveille dans les populations, « la psychose collective », joue à son tour comme menace de contamination autant que comme marque d’insécurité par défaillance environnementale. Se ruer pour entasser des aliments, pour se calmer et sur le papier toilette pour évacuer le trop plein d’angoisse pourrait s’éclairer par le vécu d’insécurité. On se dira certainement que la réalité du risque légitime cette recherche, qui se voit un peu partout en Occident. Mais alors, pourquoi maintenant, au moment où l’Etat prend les choses en main et cherche à rassurer ? On pourra tenter de répondre que les patient(s)(es) ayant des troubles alimentaires n’ont jamais manqué de rien, sauf d’avoir suffisamment intégré (pour diverses raisons) des paroles réconfortantes, des mots incarnés, des paroles vraies. Face aux signes de panique, à la recrudescence des nosophobies et autres angoisses de contamination qui se répandent dans la population, qui menacent la cohésion, favorisent le repli sur soi et renforcent les frontières nationales, le gouvernement était bien avisé de compter sur une parole d’autorité. Celle du président de la République lors de deux allocutions successives. Celle en qui on a envie de croire, une parole incarnée, une parole vraie.

 [1] France Inter le 17.03.20

Post~scriptum

Grâce aux commentaires et questions de quelques lecteurs, que je remercie, il est apparu nécessaire de préciser trois points. A cela, s’ajoute que le texte écrit les premiers jours du confinement, commençait à être un peu périmé, sauf que l’évolution de la situation pourrait permettre de prolonger un peu la réflexion.

Premièrement, la peur se distingue de l’angoisse par le fait d’avoir un objet sur lequel se fixer. Face à l’épidémie de Coronavirus, l’invisibilité du danger, les incertitudes persistantes concernant sa transmission, déclencheront d’autant plus d’angoisses que l’on aura du mal à se représenter le danger. Si bien que pour le commun des mortels, être exposé à cette épidémie, pour la majorité qui n’est pas malade, constitue une épreuve de résistance à l’angoisse. La sienne, quand on se trouve face à des malades ou des morts, à celle des autres surtout, puisque la majorité de la population n’a pas de moyens de percevoir le danger autrement que dans le regard méfiant de son voisin, les attitudes contrevenant aux principes de politesse avec les amis, qu’on appelle les gestes barrière, les discours des experts et des politiques. Deuxièmement, le texte ne dit pas que l’irrationalité est le fait du gouvernement, bien que passablement  désorganisé, mais au contraire, il se demande si les autorités ne négligent pas la part irrationnelle de la population. Celle qu’accompagne la régression infantile que Freud remarque chez les individus qui composent une foule, car quand les autorités politiques infantilisent les citoyens, elles prennent le risque de les faire régresser davantage. C’est à dire,  qu’en accentuant le sentiment d’impuissance infantile, elles exacerbent la recherche de réassurance, en même temps que la peur irrationnelle. Cette peur qui conduit de nombreux passants à porter un masque pour sortir leurs chien, ou mettent des gants pour faire des courses alimentaires (tout à fait inutile). Surtout, et c’est le troisième point, quand cela s’accompagne d’un discours fondé sur l’insincérité, car cela sonne comme un artifice, une duperie, ce qui augmente à son tour l’angoisse. Erreur de communication plaideront certains[1], « vérité capacitaire » (qui d’après Cynthia Fleury permettrait de faire adhérer son interlocuteur) diraient d’autres, bien que le ratage masque mal, au final, qu’il s’agissait effectivement d’un mensonge délibéré[2]. Partant de là, il y aurait deux niveaux d’analyse. Le premier se situerait dans la sphère juridique, en incriminant la responsabilité des acteurs de l’Etat, le deuxième se plante au niveau de la crédibilité des déclarations gouvernementales. Ce texte ce situe là, sur ce denier niveau, et cherche surtout à mettre en lumière l’effet délétère de l’association du discours insincère avec une infantilisation, car elle risquerait d’accentuer la perte de cohésion sociale, dans la mesure où elle exacerbe la peur entre les citoyens, la défiance des consignes, et enfin la méfiance de l’autre, qui conduit parfois au comble du rejet des mêmes soignants qu’on applaudit tous le soir.

On prolongera la réflexion en remarquant que le discours dit « populiste », pour discutable qu’il soit dans son contenu, pour brutal qu’il se présente dans sa forme, a l’avantage d’être sincère. Même quand il se trompe. N’a-t-on pas entendu Donald Trump annoncer, après s’être repris sur la gravité de l’épidémie, que son pays devait se préparer à des « semaines douloureuses » avec la perte estimées entre 100.000 et 200.000 de ses concitoyens[3]? Ou encore, deux semaines plus tôt, Boris Johnson ne déclarait-il, avant d’être lui-même Covid-19,  pas que les britanniques devaient se préparer à perdre des être chers[4]?. Quelques jours plus tard, 600.000 volontaires ont répondu à l’appel du gouvernement britannique pour venir en aide à la population[5]. Le leader populiste ne se distinguerait-il pas par sa capacité à prendre en compte la part irrationnelle de son peuple?

Nul ne doute des difficultés extrêmes que cela représente que d’organiser une réponse coordonnée et juste face à une telle crise. Là n’est pas la question. Ce qui peut paraître surtout préoccupant, est que cela révèle que l’idéologie qui sous-tend les choix qui ont participé de la crise, demeure intacte malgré la situation. Il est inquiétant de constater que dans de nombreux pays l’esprit gestionnaire trouve ses limites dans la gestion de la crise, là où on aurait pu attendre d’elle une meilleure efficience.

La sincérité, c’est autre chose, c’est dire ce que l’on croit. Pas de rassurer avec des « éléments de langage » issus des logiques gestionnaires (managériales), qui ne font qu’altérer la confiance. Surtout pour des soignants, qui sont particulièrement confrontés à la détresse, la maladie et la mort, être portés par une politique l’insincère, augmente le risque de traumatisme psychique. C’est pourquoi, aller jusqu’à mentir à ceux qui doivent affronter la réalité de cette épidémie peut être dangereux, pour ceux qui sont en première ligne comme pour le reste de la population qui étouffe d’angoisse, plus que du confinement.
le 03.04.20

P.V.


[1] Thomas Legrand sur France Inter, le 30 mars 2020. «   Coronavirus: Communication gouvernementale: la fin de l’infantilisation! »

[2] Ce qui est un fait avéré aujourd’hui par une enquête de Médiapart.

[3] le 30 mars à New York. 

[4] le 12 mars à Londres

[5] « Mardi 24 mars, Matt Hancock, le ministre de la santé, a lancé une vaste campagne de recrutement de volontaires pour le NHS, disant espérer 250 000 réponses. Deux jours plus tard, près de 600 000 personnes avaient répondu à l’appel et le gouvernement annonçait un nouvel objectif de 750 000 volontaires. » Le Monde 25.03.20.

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