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Billet de blog 19 avr. 2017

Le citoyen au cœur de la politique : (ré)apprendre de l'expérience équatorienne

Face aux effets désastreux de la croissante méfiance des Français à l’égard des hommes politiques et de nos institutions, il est urgent de réimaginer un système réellement démocratique. Le modèle équatorien peut apporter des éléments de réponse

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La méfiance des Français à l’égard des hommes politiques, et par extension de nos poussiéreuses institutions créées pour un homme providentiel qui, par nature, se doit d’être irréprochable, grandit chaque jour davantage, avec des effets désastreux sur la légitimité de l’action publique. En conséquence, l’abstention augmente et le vote fonctionne plus comme une sanction (contre les élus, les institutions, le « système ») que comme une réelle adhésion à une vision du monde, des idées ou un programme.

Et comment donner tort au citoyen, lorsqu’il constate la déconnexion de nos « élites », l’incapacité des partis et institutions à éliminer la corruption ? Loin de crier « tous pourris », il est important de se rappeler que l’esprit de corps reste fort parmi nos politiques ; la fuite en avant de François Fillon et le fait que les caciques de son parti soient incapables de voir qu’il est moralement impossible qu’un candidat à l’élection présidentielle soit mis en examen pour des faits aussi graves n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’impossibilité des politiques professionnels à sortir d’un schéma d’entre-soi et de protection de caste.

Et pourtant, les Français ont de tout temps été intéressés par la chose publique, le débat. L’abstentionnisme, révélateur du désamour de nos compatriotes pour la décriée politique n’en est que plus frappant et désolant.  S’il fallait retenir un élément de la campagne électorale, la promotion d’un changement de constitution proposé de longue date par Jean-Luc Mélenchon va dans le bon sens. Le candidat de la France Insoumise a su voir la nécessité d’un changement institutionnel et d'un renouvellement de nos élites politiques –il est d’ailleurs inquiétant qu’il soit le seul à avoir saisi l’urgence de renégocier en profondeur notre contrat social avec, dans une moindre mesure, Benît Hamon et de manière cosmétique Emmanuel Macron. Sans verser dans l'adoration intrinsèque au caractère messianique que revêt, une nouvelle fois, la candidature de M. Mélenchon, force est de constater que ses propositions en faveur d'une véritable participation citoyenne apportent un vent de fraîcheur à notre système politique.

L’Équateur de la « Révolution Citoyenne » du président sortant Rafael Correa, loin d’être exempt de défauts, inspire M. Mélenchon, de même que, comme le montre la polémique sur l'adhésion à l'ALBA, le Vénézuela des premières années Chávez, la Bolivie d'Evo Morales ou, de manière moins clivante, les gouvernements d'Amérique Latine dits « progressistes » (Brésil de Lula Da Silva et Dilma Rousseff, Uruguay de Pepe Mujica, Chili de Michelle Bachelet). * Et, au niveau de la participation citoyenne du moins, il faut reconnaître de fortes avancées, lesquelles ne sont pas toujours mises en pratique.

La Constitution en vigueur en Équateur garantit de nombreux droits permettant aux citoyens d’avoir un impact direct sur la politique à tous les niveaux. On peut citer pêle-mêle, sans souci d’exhaustivité, quelques mécanismes donnant aux Équatoriens un meilleurs contrôle de l'action publique :

  • les référendums d’initiative populaire ;
  • la révocation de mandat ;
  • l’obligatoire transparence de l’action effectuée durant l’année (notamment au niveau financier) pour toutes les institutions et autorités
  • la « démocratie communautaire » qui garantit une certaine autonomie aux nations indigènes et peuples constitutifs du pays (sélection de représentants, normes, organisation sociale et justice propres) ;
  • les budgets participatifs ;
  • les assemblées populaires ;
  • la « chaise vide » qui permet la participation d’organisations sociales aux prises de décision des institutions locales en leur donnant à la fois la parole et la possibilité de voter ;
  • la reconnaissance du vote blanc ou nul ;
  • les mécanismes de vote facilité pour les personnes en situation de handicap physique lourd ou de plus de 65 ans (vote à la maison et dans les maisons de retraite) ou pour les prisonniers (installation de bureaux de vote spécifiques) ;
  • le droit de vote donné aux étrangers résidents ;
  • la sélection des plus hauts fonctionnaires via des concours spécifiques, ouverts et transparents...

Tout n’est pas parfait ni adaptable à la réalité de la France. Néanmoins, et c’est là tout l’intérêt de la politique comparée, les expériences vécues dans d’autres contextes peuvent et doivent inciter nos législateurs à remettre les citoyens au cœur du processus décisionnel, afin d’en finir avec l’image, loin d’être erronée, du politicien de carrière déconnecté des électeurs et représentant d’une élite.

Il s’agit d’aller plus loin que notre système représentatif actuel et intégrer pleinement les citoyens aux prises de décision. On constate, partout dans le monde, l’apparition au niveau local des budgets participatifs, consultations ou assemblées populaires, soit autant d’avancées qui méritent d’être améliorées, institutionnalisées et systématisées. D’autres idées promues par les partisans d’une démocratie réelle, telle que l’élection par tirage au sort de certains représentants, la lutte renforcée contre la corruption avec une réelle indépendance de la justice -et des médias-, le non-cumul et renouvellement limité des mandats, la réintroduction d’une dose de proportionnelle, la réforme du Sénat sinon son élimination, ou la prise en compte des votes blancs et nuls annulant une élection passé un certain seuil, permettraient d’en finir avec un dangereux système de reproduction des élites politiques et le sentiment d’impunité symbolisé par le « et alors ? » de M. Fillon.

L’urgence est à l’imagination, afin de créer un système qui implique, enfin, les citoyens dans la Polis et fasse confiance à l’intelligence humaine en promouvant le vivre ensemble. Notre démocratie est à bout de souffle parce que nos dirigeants ont éloigné, consciemment ou non, les citoyens de la prise de décision : le risque est grand d’arriver à un régime –encore plus– technocratique dans lequel les élections ne sont qu’un mode de légitimation pour des autorités élues par un faible pourcentage des électeurs ou à un régime autoritaire qu’appellent de leurs vœux certains candidats et citoyens. Il faut repenser l’idée de démocratie participative et directe. L’inspiration ne manque pas : des Assemblées de la Grèce Antique aux manifestations anticorruption de Bucarest, de Rousseau aux Communards, l’histoire et l’actualité nous montrent que les citoyens du monde ont, toujours, soif de démocratie et de justice.

* La faible avance obtenue par Lenín Moreno, dauphin et ex Viceprésident de Correa, face à Guillermo Lasso lors du second tour des présidentielles du 2 avril s’explique en grande partie par une faible séparation des pouvoirs, un certain autoritarisme, la forte polarisation de la société, ainsi que les difficultés économiques que connaît le pays et la corruption. Ces problèmes sont communs, à des degrés divers, à beaucoup de pays latinoaméricains, parmi lesquels, justement, les sources d'inspiration du projet L'Avenir en Commun.

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