Donald et le chien fou en Iran

Pacifique Trump? Pas si sûr. Malgré l'espoir d'une détente avec la Russie, le 45e Président des Etats-Unis d'Amérique joue avec le feu en relançant les tensions avec l'Iran, pourtant calmées sous le mandat d'Obama.

On a souvent entendu une même "bonne" raison de voter Trump : Ce rafraîchissant septuagénaire ne déclenchera pas une guerre avec la Russie de son ami Vladimir Poutine. Malgré que cette "guerre inévitable" entre l'OTAN et la Fédération de Russie semble plus tenir du fantasme complotiste que de l'analyse géopolitique (tant l'UE et les USA, principaux membres de l'OTAN, sont dépendants du commerce avec les russes), l'argument semblait assez important pour considérer que Donald Trump représentait le "moindre mal" en termes de relations internationales.
Pourtant avec la nomination à la tête du Pentagone de James "Mad Dog" Mattis, commandant des forces américaines en Asie Occidentale  jusqu'en 2013, Trump ne semble pas tout à fait s'inscrire dans une atitude pacifique.

Revenons d'abord sur le bilan des deux mandats de Barack Obama en Asie Occidentale : Comme annonçé dans son discours au Caire en 2009, Obama prépare trois changements majeurs : La fin des "guerres stupides" injustifiées (comme celle en Irak) au profit d'un investissment plus important dans les "guerres nécessaires" notamment en Afghanistan contre Al Qaeda. Ensuite, le relancement des négociations de paix entre Israel et la Palestine. Et finalement la normalisation des relations avec l'Iran (rompues depuis la Révolution Islamique) notamment à travers un accord pour empêcher le développement d'armes nucléaires par la République Islamique, principale source d'inquiétude pour l'hégémonie américaine.
Mais le point principal de ce discours, et de l'attitude américaine durant la présidence Obama, aura été l'espoir d'en finir avec la méfiance entre USA et monde Arabe, voire entre USA et Islam. Cette volonté d'apaisement de l'anti-américanisme (caractéristique de cette région depuis les années 60 et le soutien de plus en plus inconditionnel de Washington à Israel) va de pair avec le déplacement à long-terme des intérêts américains vers l'Est. Pour entamer l'inévitable recentrement vers la Chine il fallait tourner la page avec le Monde Arabe.

Au cours de ses deux mandats à la Maison Blanche, et après un Prix Nobel de la Paix surprenant (pour ne pas dire complètement surréaliste), le moins que l'on puisse dire est qu'Obama a déçu.
Le seul succès enregistré vis à vis de ces objectifs a été la signature en 2013 d'un accord avec l'Iran, établissant une surveillance de l'industrie nucléaire iranienne pour éviter une utilisation militaire. Cet accord a été un grand pas pour les deux pays, l'Iran sortant ainsi de son isolement diplomatique, les USA normalisant les relations avec le principal adversaire à leur influence dans la région.
En dehors de ce début de succès, rien. L'Irak n'est pas stabilisé et les forces américaines sont toujours présentes sur place. Le régime a été tant affaiblit durant la guerre avec les USA que l'Iran dispose d'une influence sans précédent sur le pays, et alimente de nombreuses milices chiites qui y combattent surtout les salafistes. En Afghanistan non plus, la "guerre nécessaire" ne semble pas terminée. Malgré l'assassinat symbolique d'Oussama Ben Laden en 2011 la présence américaine sur place est encore massive et un retrait n'est pas envisagé à court terme.
Quant aux relations Israelo-Palestiniennes, elles ont empiré : La réelection de l'extrémiste Netanyahou a conduit à une augmentation des colonies en territoire palestinien, et les humiliations successives subies par Obama l'ont conduit à porter un coup symbolique aux relations USA-Israel, en n'appliquant pas le traditionnel véto à la résolution de l'ONU déclarant illégales ces colonisations.
La confiance n'a pas été rétablie entre le Monde Arabe et les Etats-Unis. Le bilan d'Obama est tâché de sang, les assassinats "ciblés" au drône se sont multipliés, le Printemps Arabe a fait la lumière sur l'hypocrisie de "l'Occident comme garant des Droits de l'Homme" et a dégénéré sur des conflits sanguinaires, en Syrie et au Yemen notamment, dont Washington s'est lavé les mains.


Qu'en est-il des projets de Trump en Asie?

Donald J. Trump, en tant qu'homme d'affaire, sait mieux que quiconque que la politique étrangère américaine se tourne naturellement vers ses intérêts économiques en Chine. Depuis quelques années, les entreprises américaines tentent de s'implanter sur le marché chinois. Jusqu'ici le régime de Pékin a savament mélangé protectionnisme, ouverture à certains capitaux et contrats piégés pour profiter un maximum des américains ambitieux tout en protégeant son marché et ses profits. Il ne fait nul doute que Donald Trump est à l'écoute de ses confrères qui tentent d'accéder au marché le plus populeux et le plus croissant de la planète, et que son administration mettra les bouchées doubles pour assurer aux USA des investissements intéressants en Asie Orientale.

Pourtant la campagne présidentielle de Trump s'est appuyé en grande partie sur l'opposition à l'Islam(isme).
Il convient de revenir sur l'attitude générale de Trump vis à vis de l'Islam, et sur celle de son éminence grise Steve Bannon. Ce dernier considère les "valeurs judéo-chrétiennes" comme un des piliers fondateurs de la nation américaine. Il présente l'Islam comme une religion fondamentalement anti-chrétienne depuis son émergence, et qui aurait conduit aujourd'hui à une guerre entre l'Occident judeo-chrétien et le Fascisme Islamique. Ainsi, un musulman entrant aux Etats-Unis devrait non seulement respecter la Constitution américaine, mais aussi se plier aux valeurs judeo-chrétiennes qui l'ont fondée. 
Si celui-ci parle plutôt de "terrorisme islamiste radical", cette idéologie peut être retrouvée presque intacte dans les déclarations de Trump, ce qui constitue sans nul doute une rupture violente avec les objectifs d'Obama.

Ensuite la nomination à la tête du Pentagone de Jame Mattis a une haute valeur symbolique : Ce dernier avait été écarté du commandement des forces américaines en Asie Occidentale en 2013 par Obama, à cause de sa méfiance envers l'Iran et sa critique envers les négociations ouvertes avec les USA. Si la menace représentée par l'Iran est réelle et ce depuis les années 80, il est difficile de comprendre la raison du revirement vers une situation conflictuelle après une ouverture hautement symbolique comme l'accord nucléaire.

L'Iran vit en ce moment sa période de plus grande influence depuis la Révolution Islamique : A la tête du "Croissant Chiite" (Iran, Irak, Syrie, Liban), la République Islamique d'Iran a profité des déséquilibres dans la région pour asseoir son influence : En Irak et en Syrie, les milices chiites soutiennent les régimes favorables à Téhéran et protègent les lieux saints de cette branche de l'Islam; au Liban le Hezbollah est toujours armé et entraîné par les iraniens, et représente la principale force d'opposition à Israel; et le pays sort doucement de son isolement diplomatique depuis les accords avec les USA, combattant l'OEI et se raprochant notamment de Moscou. D'un autre côté, malgré les déclarations légèrement plus apaisées du Président Hassan Rohani, l'Iran se pose encore comme principal adversaire de l'impérialisme américain et du sionisme dans la région.
De plus, l'Iran doit compter avec la rivalité de l'Arabie Saoudite, qui lui dispute l'hégémonie sur la région. Les deux pays sont opposés religieusement, idéologiquement et géostratégiquement, et les déséquilibres dans les états voisins entraînent un cercle vicieux de rivalités et de conflits par pays interposés. En Syrie notamment, le financement de nombreux groupes rivaux par Téhéran et Riyad empire la situation qui se sectarise. 
En qualifiant l'Iran de "support du terrorisme" et interdisant ses ressortissants de sortir ou entrer des USA (au mépris de la forte minorité iranienne vivant aux USA depuis la Révolution Islamique), Trump semble revenir au modèle de "guerre sainte" utilisée par Bush, plus tard qualifiée de "guerre inutile" (pour ne pas dire injuste) par Obama. Pire, il tait totalement l'implication tout aussi réelle de l'Arabie Saoudite comme support du terrorisme régional et mondial. L'Arabie Saoudite est un partenaire commercial de longue date des USA, mais si l'on tient compte des soupçons qui pèsent sur Riyad, qui financerait aussi des groupes proches de l'OEI ou du Front Al-Nusra en plus des groupes salafistes plus "modérés", on peut considérer que Trump joue contre son camp. 
Enfin, Téhéran et Moscou s'étant fortement rapprochés depuis 2013, provoquer un conflit ouvert avec l'Iran paraît encore plus paradoxal pour le Président qui se dit favorable à la Russie.

Si tant est que Trump obéi à une stratégie de politique extérieure, il joue avec le feu. En risquant de relancer les tensions avec l'acteur central d'Asie Occidentale il pourrait mettre en péril ses relations avec la Russie, s'exposer à une recrudescence du terrorisme salafiste (en appuyant l'influence de l'Arabie Saoudite et donc par là même l'influence des groupes fondamentalistes), risquer une guerre nucléaire, s'embourber à nouveau dans des conflits qu'il avait pourtant promis d'abandonner, et s'éloigner de sa priorité commerciale, la Chine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.