Docteur Folidée

"Docteur Folidée ou: comment j'ai appris à ne plus m'en faire et me moquer de la Bombe". Retour sur une "menace nucléaire" qu'on continue de nous présenter comme imminente, à l'heure où la doctrine de la dissuasion est plus complexe que jamais.

Sommes-nous condamnés à périr dans d'atroces souffrances, brûlés vifs par l'explosion d'une bombe nucléaire ou mutilés par ses retombées radioactives? A en croire les discours médiatiques ambiant en ce début de 3e millénaire, les vieilles craintes de la Guerre Froide n'ont pas disparu.

Comment expliquer la résurgence d'une menace qu'on aurait pu croire hors de question depuis la dissolution du Pacte de Varsovie? Pourquoi un désastre nucléaire militaire est-il présenté comme plus dangereux et probable qu'un accident de réacteur ou l'inexorable destruction de notre environnement? Comment peut-on nous présenter deux politiciens narcissiques comme capables de détruire la planète et tous ses habitants "en appuyant sur un simple bouton" quand on connaît la complexité de la dissuasion nucléaire et la multitude d'intérêts qui s'y enchevêtrent?
Comme souvent c'est aux discours médiatiques mainstream que je m'en prendrais. En avalant des centaines d'analyses catastrophées des tensions entre Corée du Nord et Etats-Unis d'Amérique en 2017, l'enfumage dont nos ondes étaient victimes m'apparaissait de plus en plus clairement. Ce papier a pour objectif d'expliquer en quoi cette menace d'une guerre nucléaire (ou d'une annihilation totale d'une partie de la planète) n'a rien de probable et est le fruit d'une volonté politico-médiatique commerciale, voire stratégique, visant à détourner les consommateurs de menaces plus sérieuses, plus complexes et surtout plus embarrassantes pour notre économie et ses acteurs.

La tension nucléaire actuelle n'est pas nouvelle, elle prend clairement ses racines dans la Guerre Froide et survit sur ses vestiges. République islamique d'Iran, République populaire démocratique de Corée, même l'Irak et ses fausses "armes de destruction massive" représentaient, après 91 et l'effondrement de l'Union Soviétique, les derniers irréductibles, toujours pas soumis officiellement à l'autorité hégémonique de Washington. Ces nations, de par leurs alliances et leur position géo-stratégique, étaient vues comme des menaces ou des obstacles à la puissance nord-américaine et la dissuasion nucléaire était toujours d'actualité avec eux. Cette stratégie consistait simplement à accumuler assez de puissance de feu pour détruire les pays adverses, afin que ces derniers n'osent jamais lancer d'opérations militaires.
Evidemment, toute stratégie d'armement amène les rivaux à s'armer à leur tour, et la dissuasion nucléaire s'apparente moins à une menace unilatérale qu'à un jeu de mikado sans cesse plus fourni. C'est ainsi que des pays comme l'Iran ou la Corée du Nord, pourtant sans espoir réel de rivaliser avec les USA, se sont mis à développer des programmes nucléaires et des discours plus ou moins provocateurs, visant à unir leur nation contre l'ennemi et à rendre public leurs propres capacités de réaction à une éventuelle agression américaine. La Corée du Nord en particulier s'est bâtie sur cet état de guerre permanente, et n'aurait raisonnablement aucune raison d'en sortir ni de déclencher une guerre qui déboulerait sur une réaction en chaîne.

Voilà 70 ans que cette stratégie est en place, et jusqu'ici aucun des pays concernés ne se sont affrontés directement. Alors pourquoi la menace nucléaire nous est-elle maintenant présentée comme réelle et imminente plutôt que comme une vieille stratégie de paix? Les relations avec l'Iran se sont normalisées et celles avec la Corée du Nord n'ont pas évolué depuis le cessez-le-feu entre les deux Corées en 1955. Les toutes récentes évolutions dans la politique interne des USA et de la Corée du Nord pourrait fournir un début d'explication : Les deux pays comptent depuis peu un nouveau dirigeant narcissique et au discours belliqueux. Au vu de la situation de tensions constantes depuis 1955, le fait que les nouveaux dirigeants parlent un peu plus forts, ou fassent un peu plus de publicité autour de leurs capacités suffit à donner une impression de déchaînement de violence, toute factice. Mais il est clair qu'aucun de ces deux "tout-puissants" ne pourrait appuyer sur le fameux bouton sans être assailli par des centaines de conseillers, analystes, généraux, entrepreneurs, politiciens qui ne les en empêchent, le danger d'une guerre nucléaire n'est pas plus probable que le scénario de Docteur Folamour, hilarant film de Stanley Kubrick.

Or il est une conjoncture beaucoup plus pertinente et qui correspond peu ou prou à la résurgence de cette "menace nucléaire" militaire, c'est la menace nucléaire réelle, économique. Fukushima d'abord, puis la moitié du parc nucléaire européen qui arrive à obsolescence alors que les intérêts économiques liés au nucléaire n'ont jamais eu tant de poids depuis que le pétrole est peu à peu boudé par le public. Voilà qui suffit à affoler les mêmes hordes de conseillers, analystes, généraux, entrepreneurs et politiciens qui n'auraient rien à tirer d'une guerre nucléaire, mais tout à gagner d'une habile propagande pro-nucléaire. Car à mon avis c'est bien de cela qu'il s'agit : En exacerbant la menace nucléaire militaire, on éclipse le danger réel et beaucoup plus proche d'une fuite dans un réacteur civil et on remet en même temps l'importance stratégique du nucléaire au cœur du débat politique. D'une pierre trois coups : On ostracise un peu plus des nations qui ont osé se construire en réaction à l'hégémonie américaine, on fait oublier les débats sur la dangerosité des installations fournissant l'électricité à notre continent, et on valorise le nucléaire comme outil surpuissant et inévitable.

 Cet article a été inspiré par la lecture de trois articles du Monde diplomatique de Mai 2017, "Le talon d'Achille du nucléaire français", par Agnès Sinaï, "Donald Trump s'épanouit en chef de guerre", par Michael Klare et "La rationalité de Pyongyang", par Philippe Pons.

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