Accepter la fiction électorale ou comment voter insoumis mais aimer les poutous

La réticence de la gauche radicale à voter pour le candidat Insoumis se comprend, mais peut-on vraiment risquer de laisser un autre candidat accéder à l'élysée?

Il existe au moins deux fictions fondamentales au principe du vote dans nos systèmes représentatifs. La première est celle de la temporalité : le vote est un acte momentané et pourtant il a des conséquences pour une période très longue par rapport à la réflexion qu'il a pu demander. La seconde est celle de la majorité. Une partie des votants prend une décision qui aura des conséquences sur l'entièreté de la population.
En pratique ces deux fictions peuvent être soutenues par des mécanismes, de révocation ou de protection des minorités notamment, mais l'introduction s'arrête là car les routes de la théorie politique sont longues et ont déjà ruiné les soirées de nombreux étudiants trop ivres et impétueux.

Le fait est que dans la conjoncture actuelle, les élections paraissent ne servir à rien, car elles sont monopolisées par des grand.es champion.es de la scène électorale d'abord, mais aussi parce qu'il est de plus en plus clair que le vrai jeu du pouvoir se passe dans les coulisses : La concentration médiatique et le grand rabattage de la bien pensance néo libérale consacre des "leaders du monde libre" qui participent à toutes les conférences de presse et les défilés organisés par les Rois de la lessive et de la sécurité télévisée; pendant que les inégalités augmentent drastiquement et que l'urgence écologique passe après le cul des Kardashian.

Les hordes de vandales cagoulé.es paraissent toujours plus nombreux en vidéo quand ils sont entouré.es de policier.es en armures de guerre, mais ils sont biens démunis faces aux rouages huilés de l'économie productiviste qui est tout simplement hégémonique sur cette planète.
Il est même surprenant qu'il y ait encore des gens pour penser les vices d'un système qui a pourtant bel et bien réussi à s'imposer partout, et convaincre une bonne partie de ses sujets qu'il le fait légitimement et correctement.
La conclusion logique d'une telle situation tendrait sûrement vers une extinction progressive des voix dissidentes, à moins que l'on soit déjà dans une critique "structurelle", comme le taux de chômage de 5%, inévitable avec une croissance faible et fade.

Heureusement il existe encore des gens qui pensent à quelque chose de plus gai (l'expression est plutôt vintage mais revient à la mode), et qui sont prêts à le défendre sur la place publique! Evidemment que voter pour un.e supercandidat.e n'aura pas l'impact escompté par la minorité qui est prête à se changer pour changer sa société, pas plus que les manifestations n'ont d'impact sur les institutions¹, pourtant les faits sont criants :
Des évasions fiscales aux désastres écologiques, jamais la société capitaliste occidentale n'a été confrontée aussi violemment à ses erreurs et d'une manière aussi urgente. La plupart des institutions qui nous ont vu naître sont encore bloquées dans un mode de fonctionnement complètement éloigné de la réalité, et en particulier le système représentatif, qui en est pourtant un élément central.

Les européen.nes sont capables de ressentir le besoin de changement, et bien que l'excitation de ce sentiment mène parfois à des envies révolutionnaires, la majorité de la population a du mal a consentir à des sacrifices, blessée par des années de pillage économique peut-être, bercée par des douces litanies individualistes sûrement.
C'est dans ce sentiment général de besoin de changement mais d'incapacité de se lever de son coussin pour le faire² que les assemblées générales, les ZAD et les grèves apportent un vent de fraîcheur à l'apathie générale; mais c'est aussi là que les supercandidat.es se mettent à grincer comme les girouettes qu'iels sont et apportent leur visibilité à des problèmes déjà complexes. Le brouhaha inhérent qui s'ensuit effraie les cervidés militants qui occupaient ces prairies abandonnées du public, et qu'il ne s'agisse que de gentils comptables venus passer leur weekend à la campagne ou de vieux chasseurs visiblement alcoolisés et prêts à en découdre, le gibier ne traîne pas avec l'humain.

Ces ainsi que les militants qui veulent vraiment en finir avec un système injuste, destructeur et récalcitrant rechignent à voter pour celui qui se présente comme le papi des insoumis.
Evidemment qui pourrait balayer la carrière d'un politicien de métier qui a passé sa vie dans les rouages du système aussi bruyamment qu'il le pouvait? Qui oublierait les multiples fois où la fiction de la temporalité nous a violemment frappé à la figure, en revoyant les déclarations de campagnes d'acteurs même pas doués à qui l'on a livré ce précieux vote? Mais la gifle de la deuxième fiction pourrait bien être encore plus douloureuse, quand la soi-disant majorité silencieuse de la société consacrera à nouveau les pires, banquiers véreux insatiables ou racistes belliqueux anachroniques.
Peu importe si, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, aucun.e potentiel.le président.e ne sera à la mesure de ses promesses ou ne changera radicalement la société, les luttes continueront quoi qu'il en soit, parce qu'elles sont légitimes et nécessaires.
Mais le mouvement qu'il ou elle initiera sera crucial, à cause de l'urgence des nombreuses crises que nous vivons mais aussi de l'impact socio-culturel qu'iel aura momentanément. Le lendemain de l'élection sera le moment où tous les électeurs "majoritaires" auront symboliquement l'hégémonie sur la société. Plus que jamais il faut prendre conscience de la nécéssité de lutter pour un changement radical, autant sur le plan légal que par des méthodes directes illégales.
Etre un salarié pendant un mandat de l'UMP, un gréviste devant un policier qui a vu sa flamme bleue et rouge à l'élysée ou un fonctionnaire qui doit se mettre En Marche sera certainement plus douloureux et apparemment illégitime que devant les portes de celui qui vous promettait une transition écologique et une régulation de l'économie. 
Il ne fait nul doute que les têtes ne tomberont pas en masse, mais certaines se lèveront, et je préfèrerait que ce soit celles qui luttent contre le capitalisme que contre l'étranger. Ne laissons pas la majorité et le moment aux réactionnaires et aux racistes, sortons les exploiteurs de leur confort, obligeons-les à se déranger et ne les laisson plus agir aussi impunément qu'avant.
Continuons à militer, à mener des grèves et des manifestations, à dénoncer les injustices et à unifier les combats, mais par pitié, ne laissons pas passer l'occasion d'élire une voix qui porte l'espérance d'un changement légitime, plutôt qu'un banquier d'affaire reconverti ou une messie décolorée. Ne laissons pas une poignée de racistes et de voleurs se retrouver à la tête des institutions encore 5 ans!
Révolutionnaires de toutes les classes, unissez-vous! 

¹Les manifestations ont bien sûr un impact culturel important et peuvent pousser les institutions à modifier leurs décisions et leurs fonctionnements via les pressions citoyennes, mais elle n'ont que peu d'effets directs sur des institutions rigides et blindées.

²Un manque de praxis?

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