Le monopole de la violence physique illégitime

"Mais le droit, on s'en fout du droit!" C'est avec ces mots que deux policiers en civil enjoignent à un journaliste de cesser de les filmer sur la voie publique.

"Mais le droit, on s'en fout du droit!"

C'est avec ces mots que deux policiers en civil enjoignent à un journaliste de cesser de les filmer sur la voie publique. Un enregistrement pourtant tout à fait légal, comme le reporter de Taranis News tente de leur expliquer, article de loi en main.
La discussion durera plusieurs minutes, durant lesquelles les policiers utiliseront les arguments les moins crédibles et feront preuve d'un sens de la répartie approximatif pour tenter de se justifier dans leur illégalité. Finalement les journalistes concernés continueront leur travail, après avoir convaincu les gardiens de la paix du bien fondé de la loi.

La situation paraîtrait anecdotique ni elle n'était pas symptomatique de la distance que prennent les policier.es français avec l'Etat de Droit depuis les attentats de 2015, et particulièrement dans le cadre des manifestations récentes contre la "loi travail".
Les témoignages mettant en cause l'intégrité des policiers se multiplient : viols dans les commissariat, menaces de mort de la part d'agents de police à qui on aurait trop rappelé ses droits, policier.es cagoulé.es et sans matricule durant des manifestations violemment réprimées,...

Chez les parlementaires, ce sont plutôt les violences envers les policier.es qui inquiètent. Certes elles doivent être condamnées, et on ne peut reprocher à un policier de donner des coups de tonfas quand il est attaqué à coup de barres de fer.
Mais a-t-on déjà entendu parler de policiers et policières éborgnés par des balles en caoutchouc, violées dans des bureaux syndicaux ou simplement étouffés sous les genoux d'un manifestant alors qu'ils étaient à terre? Cessez donc vos babillages gâteux et recentrons la questions sur les violences policières.

L'Etat, c'est le monopole de la violence physique légitime, selon Max Weber. Mais qu'en est-il lorsque la violence étatique devient illégitime?

Les jeunes défavorisés et "colorés" des banlieues connaissaient cette réalité depuis longtemps. Cible privilégiée des forces de l'ordre (parce que marginalisés et représentants de la classe ouvrière pour les aficionados de la lutte des classes) ils subissent au quotidien les politiques du chiffre, les provocation de la BAC, les contrôles abusifs, les menaces, les violences. Ces aspects ont été analysés depuis des années par les chercheurs et nous ne reviendrons pas dessus.
Nous tenterons ici de comprendre ce qui justifie cette recrudescence de violence envers les classes moyennes qui selon la doctrine marxiste sont généralement plutôt les "clients" que les "cibles" de la police (lutte des classes et tout le bordel).

Première excuse récurrente : la fatigue des policier.es.
Effectivement la "loi travail" a soulevé une mobilisation citoyenne d'une rare ferveur (notamment au sein des classes moyennes). Les manifestations se sont multipliées à un rythme soutenu et dans des proportions importantes. Ajoutez-y le plan vigipirate en place depuis plusieurs années, l'état d'urgence qui a multiplié les perquisitions administratives et surtout la diminution des effectifs policiers durant le mandat de Sarkozy, et vous avez un cocktail d'épuisement diablement efficace.
Cependant l'excuse ne tient pas. Les policier.es en exercice ne sont pas des citoyen.nes lambdas, avec leurs émotions, leurs opinions et leurs faiblesses. Ils doivent agir de manière objective, institutionnalisée pour faire respecter la loi. C'est la base de leur métier et leur formation est en partie axée sur cet aspect.

Deuxième tentative de réponse : L'état d'urgence et la menace terroriste qui imposent des mesures exceptionnelles.
On touche là à un argumentaire plus intéressant. Dans le chef des policiers, l'argument "Daesh" revient souvent pour faire taire un intello un peu trop sûr de ses droits.
Comme si la menace terroriste permettait aux policiers et gendarmes de passer au dessus des lois, de jouer les cow-boys au nom de la sécurité de la nation.
En pratique, c'est un peu le cas : les perquisitions administratives, par exemple, n'ont plus besoin d'être approuvées en amont par un juge, ce qui donne lieu à une vague de bavures et d'interventions inutiles.
Mais là où cet argument est vraiment pertinent, c'est sur le plan moral : le policier est sans cesse flatté par le gouvernement comme étant en première ligne, responsable de la sécurité de la nation, soldat dans la guerre contre le terrorisme, etc.
Or, quoi de plus frustrant pour un super-héros que de se voir huer et critiquer dans la rue malgré ses efforts inhumains? Les policier.es, frustré.es de ce décalage entre leur point de vue et celui des citoyen.nes hostiles ont ainsi plus de faciliter à frapper, à dégoupiller une grenade, ou du moins à nourrir de la rancœur pour les "bobos qui se branlent devant Daesh".

Un dernier argument est à étudier, en lien direct avec des termes très politisés utilisés par les policiers. "Sale gauchiste", "bobos", sont autant de mots lancés comme des insultes aux manifestant.es par les policier.es, et ce quotidiennement. L'usage de ces termes suppose clairement un jugement moral de la part des policier.es, qui voient d'un œil négatif les idées "de gauche". Quoi de plus normal, quand une majorité des grands médias français, se comporte en chien de garde du capital, montrant les dents dès que des groupes mettent en péril l'hégémonie libérale?
Que plus de la moitié des policiers votent FN n'a rien de vraiment dérangeant, historiquement les forces de l'ordre sont proches des idées rigoristes et conservatrices. Mais que ces affinités transparaissent dans leur travail est un véritable scandale.

Retour en force de l'Ordre Moral

C'est donc l'argument moral qui prédomine. Le discours médiatique dominant est simple : le policier est garant de l'ordre et de la sécurité de la nation (voir pire, des "moeurs françaises"). Or cet ordre est sans cesse remis en cause par la gauche, voire l'extrême gauche, l'islamo-gauchisme, (insérez un terme pseudo-scientifique collant avec les sujets polémiques du mois).
Normal donc pour le policier fatigué et débordé, dont le cerveau bout tous les soirs devant TF1 et tous les matins devant les manifestants, de péter un plomb, de ne plus pouvoir assumer sa lourde responsabilité, et de taper sur les concitoyens qui voudraient lui expliquer son boulot.

Sources : Médiapart, Taranis News, Public Sénat.
Voir aussi la très bonne vidéo de Usul "Les flics" qui regroupe les travaux de nombreux chercheurs.

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