Vos guerres, nos morts (ou pas)

Pourquoi les attentats en Europe doivent nous pousser à changer (Publié initialement le 28 Mars 2016)

Paris, Bruxelles, Madrid, Londres. Toutes ont été touchées depuis 2010 par des attaques terroristes dévastatrices et cruelles.
Toutes ont réagi par la sécurité, le deuil, mais aussi le refus de "céder au chantage", le refus de changer. J'ai été marqué suite aux attentas de Paris par plusieurs chaînes diffusant des images de parisiens disant "ils s'attaquent à nos libertés, ils sont jaloux de notre insouciance", pire même, des "experts en terrorisme" (je ne crois pas devoir exprimer mon dédain pour ces spécialistes de l'impro) qui démontraient les symboles attaqués : Le Bataclan, les terrasses, le Stade de foot, symboles de la liberté et des mœurs européennes.

A l'époque déjà ce genre de conclusions hâtives et simplistes me dégoûtaient, sans que je puisse expliquer pourquoi ou trouver une meilleure justification à ces actes terroristes.
Mais en y réfléchissant un minimum, en s'informant sur les revendications (et pas sur les heures d'édition spéciales qui tournent en boucle pendant 2 jours, vomissant et remâchant les 3 mêmes infos), il devient clair que ce qui est visé, ce ne sont pas nos "libertés", leur but n'est pas d'instaurer la charia en Europe.

Ce qui est visé, ce qui veut justifier des centaines de morts en Europe, ce sont justement les milliers de mort au Proche Orient. Ce sont les tonnes de bombes larguées sur des populations civiles. Ce sont des politiques étrangères violentes et aveugles menées depuis des décennies dans des pays à haute valeur stratégique et économique, contre des populations à faible valeur humaine.
L'article de T. Ramadan dans Politico le résume bien :

"Si rien ne peut justifier les attentats terroristes, il faut entendre ceux qui critiquent les incohérences de nos alliances et de nos soutiens aux dictatures : a-t-on le droit d’être sourds à cet argument pour la raison que la réaction violente est à condamner ? Est-il juste de se déclarer en guerre quand nos civils sont tués et de nous penser en paix quand nous tuons les civils des autres, si loin là-bas ?"

Le problème est bien là. Notre politique étrangère est une erreur, elle a attisé la haine, les violences depuis des années, et qui sème le vent récolte la tempête.
"Vos guerres, nos morts" entend-on çà et là. Oui, mais non.
Oui, ce sont les guerres de nos gouvernements, les actions de nos soldats, parfois détestés, qui nous valent maintenant ce retour de bâton, et nos morts innocents.
Non, ce ne sont pas "vos guerres", ce sont les nôtres. Nous avons voté pour ces guerres, pour les politiciens qui les ont lancées, ou nous n'avons pas (assez) protesté contre eux.

Maintenant la balle est dans notre camp (sans mauvais jeu de mot). Il nous revient de réagir face à ces attaques, et pas "en ne changeant rien", pas en se disant "nous allons continuer comme si rien n'avait changé, ce serait leur faire trop d'honneur que de changer pour eux".
Bien sûr il n'est pas question de ne plus aller boire des verres en terrasse, de boycotter le football (quoique...), d'éviter le métro à tout prix ou de ne plus aller à Molenbeek, Capitale du terrorisme (sic), bref de renoncer à ce qu'on aime par peur.
Mais il est plus que temps de se remettre en question, d'avouer que si l'on est la victime de tels actes, ce n'est pas "parce que l'islam impose de tuer les mécréants" ou "parce qu'ils sont jaloux de nos libertés".

Il faut changer.
Il faut écouter et voter pour des politiciens qui voient le problème en face, qui n'ont pas peur de dire que notre responsabilité est engagée dans ces attentats, et qui proposent des solutions concrètes pour régler le problème à la source, en commençant par cesser les bombardements aveugles et les interventions cupides à l'étranger. Ce ne sont ni les militaires, ni les policiers, ni les services de renseignements (malgré la nécessité de leur présence) qui arrêteront les terrorismes.
Il faut comprendre les attentats comme un problème politique, et pas religieux. Les preuves que les terroristes impliqués n'étaient que récemment islamisés et ignorants en matière d'Islam sont légions, le fait qu'ils soient issus de populations maghrébine pauvres, exposées à un islam salafiste et vindicatif, n'est qu'un incitant supplémentaire et pas une cause.
Il faut ouvrir le débat, favoriser les actions de la société civile, encourager les manifestations culturelles et politiques, les assemblées générales, les rencontres citoyennes, non pas les interdire et les réprimer, car la solution vient toujours des citoyens.
Il faut prendre conscience que les discours réactionnaires gagnent du terrain et en influence parce qu'aucune réponse sérieuse, argumentée ne leur est opposée.
Il faut partager ses opinions et répondre aux arguments haineux, xénophobes, sécuritaires et discriminatoires par des arguments d'ouverture, de multiculturalisme, d'histoire, des arguments réalistes; plutôt que par des phrases vides de sens et du déni.
Il faut répondre aux actes violents par plus de démocratie, plus d'ouverture et de tolérance, pas par plus de sécurité, de surveillance et de méfiance.


Publié initialement le 28 Mars 2016

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.