Emmanuel Macron, garant des libertés?

Dès l'issue du premier tour de l'élection présidentielle française, et peut-être même avant celui-ci, tel était l'argument massue qui devait clore tout débat, faire taire toute opposition et discréditer toute pensée divergente : Emmanuel Macron était le garant des libertés, le dernier radeau auquel la France devait s'accrocher pour éviter d'être engloutie par la tempête fasciste qui menaçait.

Dès l'issue du premier tour de l'élection présidentielle française, et peut-être même avant celui-ci, tel était l'argument massue qui devait clore tout débat, faire taire toute opposition et discréditer toute pensée divergente : Emmanuel Macron était le garant des libertés, le dernier radeau auquel la France devait s'accrocher pour éviter d'être engloutie par la tempête fasciste qui menaçait depuis plusieurs mois.
L'argument coulait de source, il ne nécessitait même pas de justification : Marine Le Pen évoquant invariablement le populisme du siècle passé et son autoritarisme; son opposant était associé d'emblée au libéralisme, à la démocratie représentative et à la liberté.

Jeune et élégant, jamais agressif (parfois même fragile ou timide), issu d'un gouvernement républicain et d'une carrière dans des institutions prestigieuses et orthodoxes, Emmanuel Macron avait effectivement tout pour rappeler le gendre idéal qui, s'il avait peut-être des projets économiques ambitieux et quelque peu impétueux, se tenait bien à table et était capable de soutenir une conversation affable avec sa belle-famille. Que l'on soit d'accord ou non avec ses idées et sa vision du mandat présidentiel, il relevait donc du bon sens de lui accorder notre confiance.
Pourtant force est de constater qu'au-delà cette image sans tache et rassurante, le personnage et son projet politique méritent qu'on se penche sur leur véritable nature. En effet, il apparaît de plus en plus difficile d'exclure que notre jeune gendre idéal révèle (peut-être par déformation professionnelle) un dirigisme patronal à peine voilé, un autoritarisme libéral dangereux. 

Cet article n'a pas pour ambition de favoriser les quelconques "alternatives" à l'élection d'Emmanuel Macron, ni même de présenter tous les aspects négatifs du nouveau président français (par exemple nous ne détaillerons pas les remarques et plaisanteries clairement méprisantes à l'égard de certaines parties de la population qui ont déjà été rapportées largement).
Notre seul objectif ici est d'insister sur les failles dans le marketing Macron, qui laissent entrevoir un caractère autoritaire et anti-démocratique chez le personnage.

Commençons par la communication du candidat.

Depuis des décennies, les équipes de campagne déploient en France des efforts considérables pour faire apparaître leur suzerain sous leur meilleur jour. Entre meetings pharaoniques, clips de campagnes épiques, interviews vérités et scoops habilement distillés, on met le paquet pour que le programme politique passe largement après la "personnalité" ou plutôt l'apparence de personnalité du candidat. (La profusion de termes anglais illustre bien que le théâtre politique hexagonal s'inspire largement de son mentor outre Atlantique.)
Cette débauche de moyens communicationnels est inévitable pour tous les candidats qui briguent sérieusement le mandat présidentiel, d'un extrême à l'autre du spectre politique, et notre gendre idéal avait particulièrement brillé à cet exercice, aidé en cela par un paysage médiatique français ébahi par son charisme.

Mais la conquête du pouvoir par Emmanuel Macron a certainement franchi un pas supplémentaire lorsqu'il annonça sur un ton convaincant que le programme n'avait aucune importance. Jusqu'ici personne n'avait osé déroger à ce simulacre de mandat impératif, bien que peu d'électeurs potentiels croyaient encore au caractère sacré de ces "programmes" après des décennies de dupes et un quinquennat Hollande particulièrement marqué par les manquements aux promesses de campagne.
La formulation habile de l'idée de "projet" avait certainement convaincu plus d'un observateur habitué au jargon corporate du néo-libéralisme, n'empêche que le ton était donné : voter pour Macron ce n'était pas voter pour un idéal politique ou un ensemble de mesures publiques concrètes, c'était voter pour un chef, ses objectifs, et sa Marche.

 Le mouvement En Marche! (remarquez le pléonasme), venons-y. Le nom de ce parti-qui-n'assume-pas-en-être-un nous dit déjà tout : Les initiales du candidat (rappel subtil pour certains, premières marques d'un narcissisme débordant selon d'autres), l'idée du déplacement, du changement revendiqué par le candidat sont bien présents. On est ici dans le b.a.-ba de la communication politique.
Mais le ton impérieux pourrait être souligné : l'usage de l'impératif et le point d'exclamation renvoient sans aucun doute à un ordre, quasi militaire, qui se passe bien de faire référence à la figure du citoyen comme il est d'usage chez les candidats qui veulent montrer un visage "rassembleur" (en faisant référence à "La France" dans son entièreté ou son héritage, ou en usant de la première personne du pluriel). Marchons! ou La République en marche auraient pourtant eu un effet similaire tout en préservant une image rassurante et rassembleuse. A ce niveau d'ambition politique, difficile de croire aux hasards.

 Dès son élection le candidat laissait ses concitoyens ébahis devant ce qu'il sera coutume d'appeler son "césarisme" par euphémisme politicien : Un discours devant le Louvre, rien que ça. Le bâtiment "parcouru par notre Histoire" selon le candidat, rappelle surtout sa folie des grandeurs : construit et agrandis par les multiples rois installés là, il doit surtout sa forme et sa réputation à Louis XIV et Napoléon Ier, autant dire les figures les plus mégalomanes et autoritaires de l'Histoire du pays. Le discours qui y sera prononcé ne diverge pas vraiment de l'habituelle vaseline post-électorale, unitaire et rassurante, mais il convient de souligner les références inhabituellement nombreuses à la grandeur de la France, à la sécurité et à l'audace du choix des électeurs (autant dire à l'audace du candidat élu). Plus inquiétant, les premières références aux secteurs particuliers de l'Etat français seront pour "les armées et les forces de l'ordre".

Au delà de ces références, nombreuses mais anecdotiques, à un pouvoir fort (le défilé quasi traditionnel en véhicule militaire, la réception de Poutine à Versailles, etc.) c'est surtout dans les déclarations et les actes politiques du nouveau souverain et de sa cour que nous observons, un mois après son élection seulement, la concrétisation d'une dérive autoritaire qui se construit déjà depuis plusieurs années en Europe, et en France notamment.

Macron ne perd pas de temps à discuter

Il l'a annoncé très tôt dans sa campagne, le projet sur la Loi Travail (certainement la principale composante de son "projet" ultralibéral) ne sera pas freiné comme il l'avait été sous Hollande : Peu de négociation avec les syndicats, pas de débats à l'Assemblée.

Le nouveau président n'a pas peur de passer outre le débat parlementaire puisqu'il annonçait faire applique les nouvelles mesures de "flexibilisation" et de "simplification" du Code du Travail par le biais d'ordonnances, des mesures exécutives prises par le gouvernement et signées par le président, sans que l'Assemblée ne puisse les débattre ou les amender.
Plus vicieux, les travaux préparatoires inhérents à ce genre de projet prendront place pendant l'été. Là, le Président s'assure de ne pas devoir négocier avec les syndicats : la seule force dont disposent encore les organisations syndicales et de défense des salarié.es, c'est la mobilisation dans la rue, les blocages et les grèves, comme nous les confirment les réactions terrorisées des médias et de certains politiciens suite aux grèves dans plusieurs raffineries de pétrole ou pendant les manifestations massives de 2016. Or l'été, rappelons-le, c'est l'unique période de vacances pour une grande majorité des salariés français; pas de grèves donc, peu de mobilisations dans la rue, peu de démonstrations de désaccord.

La stratégie d'Emmanuel Macron dans ce secteur pourrait se traduire par une métaphore qui rappelle les méthodes expéditives de la police lorsqu'elle vient arrêter un délinquant chez lui, en défonçant la porte pendant la nuit.
Sauf qu'ici les policiers sont élus par les délinquants qui n'ont fait que demander des emplois décents.

Plus intéressante encore, la stratégie particulière de lancement du produit Macron a été soulignée par quelques journalistes et politologues[1] : Généralement, un candidat à la présidence est porté par un parti, une machine pesante et critiquable, mais qui opère comme un nid de contrepouvoirs, logés dans les multitudes d'ambitions politiques qui s'y entremêlent et les débats idéologiques et stratégiques.
Ici, rien de tout cela : Emmanuel Macron quitte le navire PS pendant le quinquennat de Hollande, s'attirant quelques critiques (venant surtout de ses anciens compagnons), et monte son propre mouvement, dont tout le monde sait qu'il vise à se présenter à l'élection présidentielle prochaine. Ce pseudo-parti construit exclusivement autour de la personnalité de Macron présente une grande originalité, mais surtout un grand danger : Sans être porté par une machine partisane préexistante, la dynamique du "mouvement" est verticale. Seule la volonté du champion compte, son charisme, ses idées, son projet.

Une fois la première étape franchie et le champion élu, il s'agit d'assurer les arrières du nouveau Suzerain : son parti ne sera pas (ou peu) composée de politiciens. Officiellement il s'agit de répondre à l'aspiration des Français, fatigués de la caste politique professionnelle et désireux d'une assemblée citoyenne et représentative.
Cependant il est difficile de croire à l'honnêteté de cette démarche : premièrement parce que ces "citoyens ordinaires" représentent bien souvent des intérêts privés bien politisés, ensuite parce que des députés issus de la société civile assurent certes une moindre ambition politique individuelle, mais aussi une obéissance sans faille à leur suzerain bien-aimé. Revenons sur ces deux points.

Les petits soldats de Macron

D'abord sur la politisation de la "société civile". Le terme lui-même renvoie déjà à une conception très moderne, le New Public Managment, la transposition d'un capitalisme "nouvelle génération" au secteur politique. Bien que certains avantages soient généralement rabâchés concernant les avantages de cette perméabilité de la politique aux organisations privées (conseils et expertise de la part d'acteurs de terrain, gain de temps, de coûts et d'ambition, etc.) les désavantages, notamment financiers et surtout en terme de perte de vue de l'intérêt général, les compensent largement. Les grands intérêts privés disposant de bien plus de ressources que les groupes modestes ou les organisations à but non lucratif, le rapport de force est inégal et il bénéficie toujours aux individus les plus influents.
La "société civile" de Macron c'est bien la société des entrepreneurs, des hautes écoles de commerce et du libéralisme assumé. A mille lieux de la majorité des syndicats, associations citoyennes ou clubs du 3e âge qui représentent tout autant la "vraie société" que quelques cadres d'entreprises transnationales. Représenter le parti de Macron comme "proche de la société" est donc tout relatif, et il serait plus avisé de dire qu'il est "proche de certains intérêts particuliers".
C'est en cela qu'on ne peu pas considérer que ces acteurs sont "dépolitisés", ou "experts" dans leur matière, ils ne représentent qu'une vision de la société parmi d'autre, mais qui est présentée comme la plus raisonnable et la seule réellement viable depuis les années 80 et le retour en force du libéralisme.

Quant à l'obéissance de cette "armée Macron", c'est le risque le plus concret d'autoritarisme. Des citoyens n'ayant aucune expérience politique, ne devant leur élection qu'à Macron, en majorité dépourvus d'intérêts dans l'arène politique donc de positions personnelles à défendre, et totalement politisés par l'éthique "raisonnable" du libéralisme, sont la garantie d'une obéissance sans faille aux projets du gouvernement. Même les médias les plus admiratifs de Macron pendant sa campagne prennent la mesure de l'impact d'un tel manque d'opposition. Encore une fois, la démocratie représentative est censée fonctionner à travers le débat, la contradiction, qui, bien qu'elle fatigue par son immobilisme, garanti une certaine stabilité et un ensemble de libertés individuelles assez larges.

Par sa présidence, Macron fait déjà voler en éclat les vestiges de clivages entre gauche et droite françaises. Les deux partis jumeaux, soumis au règne de la "raison" libérale depuis les années 80, cachaient leur obédience commune sous des couleurs opposées et des discours de moins en moins différents. Sous son règne, social-libéralisme et libéral-conservatisme s'unissent enfin sous la bannière du Libéralisme Autoritaire dénoncé par Jean-Paul Jean en 1987 : "libéral sur le plan économique, sauf à protéger quelques clientèles; autoritaire sur le plan des libertés individuelles, sauf à protéger certains intérêts particuliers."[2]

Toujours selon Jean ce libéralisme autoritaire s'appuie sur une idéologie sécuritaire qui va à la fois justifier la répression des révoltes inhérentes aux projets (qui vont précariser des grandes parties de la population) et donner une cohérence et une identité à ce système. On voit bien aujourd'hui à quel point le risque relatif d'attentats est instrumentalisé par l'Etat pour justifier des mesures sécuritaires mais aussi pour promouvoir une certaine idée de la France. Surgissent alors des "débats" surréalistes sur "l'identité nationale" ou le port de certains maillots de bains jugés trop différents de la norme sociale.
Macron est lui-même particulièrement actif dans cet aspect sécuritaire : c'est pendant son mandat de ministre que l'Etat d'Urgence a été voté et prorogé à de multiples reprises, et sous sa présidence que le premier ministre déclarait vouloir inscrire ces dispositions liberticides dans la loi courante. Le libéralisme autoritaire montre là son visage le plus effrayant, celui d'un enfermement systématique de toutes les pensées alternatives, d'un étouffement des voix critiques et d'un surveillance étroite des tous les marginaux.
La question de l'efficacité réelle de ces mesures ne se poserait même pas si le terrorisme islamiste était un véritable problème de société.

Résumons-donc : Un président narcissique, ambitieux et calculateur, élu sous son propre nom et au nez du plus grand parti de France auquel il appartint brièvement. Un "projet" des plus vagues mais qui promet de grands changements à marche forcée; sans négociations avec la société civile, censée être représentée dans son entièreté par une poignée de jeunes entrepreneurs élus pour appuyer la politique gouvernementale; un libéralisme autoritaire qui assume ses liens avec le grand patronat et l'actionnariat français; un pouvoir au service des riches, servit par une armée et une police des plus dévouées, incroyablement omnipotentes et intouchables.

L'effondrement de cette démocratie représentative que nous promet le président Macron est certainement un produit de son temps, les critiques envers la lenteur du système et son immobilisme viennent de tous les côtés du spectre politique. Ce qui est certain c'est que le jeune banquier n'a pas joué de cette image autoritaire, elle s'est construite par les marges de ses comportement plutôt que par ses actes. En somme Macron est peut-être l'image même de la pseudo-démocratie que nous vivons actuellement : Ouverte et dynamique de l'extérieur, elle ne demande qu'un peu de grattage de vernis pour dévoiler son caractère autoritaire, violent et aliénant.

J.C.D. 2017

[1] FERJOU J.S et TOURNIER V. "Tentation autoritaire : La République en Marche... vers le 3e Empire?" in atlantico.fr, publié le 13/05/2017.

[2] JEAN J.P, "Le libéralisme autoritaire" in Le Monde diplomatique, octobre 1987, Paris.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.