L'indignation hypocrite

C'est parti! Les grands de ce monde se lèvent face à l'édit signé par Trump, interdisant l'entrée des immigrés de plusieurs pays aux USA. Ces hommes (rarement des femmes) aux moyens démesurés se contentent de poster un message du soutient sur Internet. une bouteille à la mer, qui atterrit droit sur le visage des migrants en train de se noyer...

Zuckerberg, 30 lignes. Elon Musk, 2 tweets. Reed Hastings (Netflix), 60 mots. Travis Kalanick (Uber), 1 e-mail à ses employés et 30 lignes sur Facebook. Microsoft et Google, 1 déclaration chacuns.
Les personnalités américaines les plus influentes et les plus riches de la planète (sûrement plus que le nouveau président des Etats-Unis) se sont "levées" contre le décret. Ou plutôt ont tapé quelques lignes désapprobatrices, généralement égocentrées ou adressées à leurs employé.es.

"Une réponse puissante"*, celle de Mark Zuckerberg. Dans ces 30 lignes postées sur son compte Facebook**, un des plus jeune milliardaire du monde revient d'abord sur ses propres origines et celles de sa femme et sur le besoin de sécurité dans son pays avant d'ajouter discrètement qu'il faut accueillir les nécéssiteux. Une belle profession de foi, complètement dénuée d'arguments positifs, et directement tempérée par un soutien au nouveau président, dont les discours paraissent plus encourageant sous le clavier du génie de Harvard : ce dernier se dit rassuré par la langue de bois du président qui va "faire quelque chose" pour les immigrés les plus jeunes. Il finit à nouveau sur sa petite personne dotée décidément d'un cœur gros comme ça, puisqu'il aurait donné un cours pendant qq heures à des jeunes sans-papier, et espère que le monde "trouvera le courage et la compassion" pour vivre ensemble.
Les déclarations des autres leaders du monde numérique ne vont pas plus loin. La plupart sont beaucoup moins longues (les 142 carcatères d'un tweet tout au plus), et s'apparentent plus à des avis internes, destinés à rassurer ou expliquer à leurs employé.es la mesure dans laquelle iels seront concerné.es.

À vomir. 
Bien sûr le geste est positif. Il s'oppose à un acte inique, déjà en partie annulé par un Tribunal fédéral. Mais venant des hommes les plus influents du monde, la portée ridiculement minimale de ce geste ne m'inspire que le dégoût.

D'abord parce que cette clique d'innovateurs et de CEO branchés sont (au moins indirectement) liés à la désaffection qui a favorisé le vote pour Trump : Ils engrangent des profits faramineux sans participer à la redistribution des biens, précarisent de nombreux travailleur.euses en profitant de l'inadaptation des lois à leurs inovations technologiques, vendent nos informations personnelles à des intérêts privés dénués d'éthique ou à des agences de renseignement au-dessus des lois, entretiennent le dégoût des classes populaires envers les élites multiculturelles de leur acabit, etc.
Ensuite parce qu'aucun d'eux ne propose de solutions à cet état de fait misérable. Tout au plus certains versent une infime partie de leurs profits à des fondations de charité (souvent gérées par leurs semblables) qui ont plutôt tendance à favoriser le statut quo du système, en corrigeant une partie de ses erreurs intinsèques, qu'à proposer un nouveau modèle.
Enfin parce qu'elles ne proposent aucune solution, si ce n'est l'indignation, la plainte et l'incompréhension.

Ces critiques peuvent également s'appliquer à une grande partie de l'élite médiatique américaine. Depuis l'élection du nouveau président, on ne compte plus les éditos ravageurs à l'encontre de Trump. La plupart pointent des réalités objectives, mais toutes oublient la responsabilité des médias dans l'élection de ce clown bon public. Le bashing systématique, dénué d'arguments critiques, pleins de "bon sens" et de "bien-pensance" injustifiées ont renforcé le discours anti-médias et victimaire du candidat, et continuent à resserrer les soutiens autour du président.

Tout en dénonçant les dérives et les erreurs monumentales extrêmements dangereuses du 45e président des Etats-Unis, il faut faire taire ce flot constant de critiques inconstructives, se basant sur une sorte de morale floue certainement liée au discours néolibéral dominant.
Elles ne s'adressent qu'à un public déjà conquis, ne développent pas le débat car sont dénuées de justification argumentées et discutables, et renforçent le sentiment d'acharnement injuste envers un homme qui le mérite pourtant largement.


*https://www.good.is/articles/zuckerberg-stands-up
**https://www.facebook.com/zuck/posts/10103460278231481

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