#OpenEurope : lettre aux 52%


Chers 52 %,


C'est un sondage Odoxa pour Paris Match et Itélé, réalisé le 3 et 4 septembre pour l'émission CQFD, qui vous a rendus célèbres. 

Le premier ministre Manuel Valls a déclaré que les migrants qui fuient la guerre, les persécutions, la torture, les oppressions, doivent être accueillis en France. Vous personnellement êtes-vous d'accord ou pas d'accord avec Manuel Valls ? 

Vous êtes 52 % des gens à ne pas être d'accord. Vous ne venez pas tous de la région Paca et des villes d'Hénin-Beaumont, Béziers, Mantes-la-Ville et Villers-Cotteret. Non. Vous n'êtes pas motivés pour accueillir un autre humain qui fuit son pays. Vous croyez que le migrant change de pays comme s'il allait au 

club Med. Peinard, le migrant. Volontaire. A croire que la devise de la République est désormais "Ma Poire d'abord" et que le sort d'un humain pèse moins que la présence du porc dans les menus scolaires. A croire que ce petit enfant, qui reposait l'air aussi peinard que mon bébé après son biberon, avait décidé de migrer, de quitter ses doudous, sa famille syrienne, ses potes de crèche, juste pour emmerder le monde, et qu'il n'en va pas de sa survie et de celle de ses parents.

Vous me direz que je suis bien-pensante et bien neuneu de pleurer seulement maintenant, après avoir vu la photo de ce petit enfant syrien. Evidemment. Je suis bien-pensante. Je peux prendre l'avion comme je veux avec mon passeport français, j'ai tout le loisir de faire tout un sketch parce que le passeport de son bébé n'est pas prêt le jour de son départ pour la Côte d'Azur. Comme beaucoup d'autres bobos bien-pensants, j'ai écrit au Secours Catholique pour demander ce que je pouvais faire pour aider, parce que je ne supportais plus de rester les bras ballants. Je vous dirai que c'est toujours moins ridicule que de participer à une fête du cochon ou de relayer des calculs foireux sur la cherté d'un immigré pour la CAF. Un travailleur immigré paie ses impôts, il est redevable de la TVA, il n'est pas éligible aux niches fiscales, et surtout, il va cotiser pour votre retraite, chers 52%.

J'ai un exemple concret du bien que peuvent apporter ces personnes migrantes, chers 52%.

Quatre de mes arrière-grands-parents ont été migrants.

Les parents de ma grand-mère ont fui l'Espagne franquiste dans des conditions rocambolesques et mon arrière-grand-mère a eu peur toute sa vie. Cette femme, qui n'a reculé devant aucun boulot pénible, a eu six enfants. Dont mon oncle, qui travaille à l'insertion de personnes en situation de handicap mental, ma tante, qui entraîne une équipe de hand et ma grand-mère, qui a donné naissance à ma mère, permanente syndicale pendant des années et militante acharnée. Des gens qui font beaucoup pour l'intérêt général, en France. Pays qui aujourd'hui « n'a pas vocation à accueillir la misère du monde ». N'empêche, chers 52%, vous êtes bien contents que des immigrés et enfants d'immigrés se mettent au service de la communauté. 

Les parents de mon grand-père paternel ont fui l'Italie dans les années 20, à l'époque où le pays brunissait dangereusement. Ces deux coiffeurs fauchés comme les blés sont arrivés en France avec un petit garçon de 7 ans, qui a passé l'examen du Conservatoire et qui en est sorti deuxième. Le petit Sergio Reggiani a ensuite joué dans Casque d'Or et chanté plein de belles chansons. Peut-être parmi vous, chers 52 %, j'en ai rencontrés. Peut-être, à l'énoncé de mon nom, vous m'aurez exprimé pendant trois heures l'admiration que vous portiez pour les chansons de mon grand-père ou son travail d'acteur. Ses parents n'auraient pas traversé la frontière, niveau conversation, vous seriez bien à sec. 

Si on prend les chanteurs et les acteurs français les plus populaires, on découvre qu'Olivia Ruiz est petite-fille d'espagnols qui ont fui le franquisme. Les parents de Gainsbourg ont fui la dictature bolchevique. Françoise Giroud est fille d'un réfugié politique ottoman. Les parents de Léon Zitrone ont fui le bolchevisme. Si ces migrants étaient morts, si la France ne les avait pas accueillis, imaginez la gueule de la télévision française, du féminisme français, de la chanson française !

Donc oui, chers 52%, on a vocation à accueillir la misère du monde, ou du moins, une toute petite partie. En aidant les associations, en achetant une boîte de lentilles en plus, en donnant des habits. Si ce n'est pas pour aider son prochain, simplement parce qu'il est humain, c'est pour l'intérêt général. Et si l'intérêt général, vous vous en fichez, dites-vous que c'est pour donner à un nouveau Gainsbourg la chance de vivre dans un pays où il pourra déployer ses talents, à une nouvelle Anne Hidalgo la possibilité de devenir Maire de Paris un jour, à un futur Nicolas Sarkozy la possibilité... euh ça non en fait. Lui, il a un peu oublié d'où venaient ses ancêtres à l'époque où il a créé son Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale. Et lui, parmi d'autres, nous fait oublier que la richesse de la France lui vient des Lumières, des droits de l'homme et de l'immigration. 

Pour finir, un petit rappel du préambule de la Constitution de 46 (qui fait partie de notre corpus constitutionnel et qui s'érige au dessus de tout autre texte législatif, réglementaire et de tout traité international, qui à ce titre est intouchable). Que dit ce vénérable texte ?

Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République. 

 Messieurs et Mesdames les 52%, j'ai l'honneur de vous saluer, même un texte de 1946 est moins rétrograde que vous.

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