Le petit gars de Gary

La fin de vie si étrange de Michael Jackson, égaré dans les labyrinthes de son moi, lui qui ne savait plus depuis longtemps qui il était, ne doit pas faire oublier une carrière musicale brillante, un talent stupéfiant de musicien et de danseur. En dépit de ses transformations physiques, l'art de Michael Jackson reste profondément inscrit dans l'histoire de la musique noire américaine.
La fin de vie si étrange de Michael Jackson, égaré dans les labyrinthes de son moi, lui qui ne savait plus depuis longtemps qui il était, ne doit pas faire oublier une carrière musicale brillante, un talent stupéfiant de musicien et de danseur. En dépit de ses transformations physiques, l'art de Michael Jackson reste profondément inscrit dans l'histoire de la musique noire américaine.
MJ est même, à ses débuts, une figure archétypique du monde musical afro-américain : il était le fils de migrants du Sud profond (son père né dans l'Arkansas, sa mère dans l'Alabama) installés, avec des centaines de milliers d'autres, dans la région de Chicago, où se réinventèrent le blues et le jazz venus du delta du Mississippi à partir des années 1920. C'est dans le South Side de Chicago, et quelques kilomètres plus loin, à Gary, qu'apparurent alors les ghettos où s'entassaient les migrants noirs. Gary, la ville natale de Jackson, est la grande ville américaine la plus noire des Etats-Unis (84 % de Noirs), après que les Blancs furent presque tous partis, dans les années 1960, au moment où la carrière des Jackson Five décollait. Aujourd'hui encore, les habitants de cette ville à bout de souffle, intoxiquée par les fumées des laminoirs de la US Steel puis par celles des armes à feu et des pipes de crack, sont fiers de Michael Jackson, qu'ils considèrent comme l'un des leurs, un enfant de Gary. Malade, bizarre, sûrement, mais un petit gars de Gary.
Les Jackson Five, il suffit de les écouter : c'est du R&B, de la soul et du funk, on ne peut pas faire plus noir américain que ça. Quand ils signèrent avec la Motown de Detroit en 1968, après des débuts régionaux prometteurs, les frères Jackson connaissaient la musique de James Brown, Smokey Robinson, Marvin Gaye, Stevie Wonder, les Supremes, les Temptations, sur le bout des doigts. Le groupe devint très vite la plus grosse sensation de la Motown. Le chef de la célèbre maison de disques, Berry Gordy, rêvait de crossover, un mot difficilement traduisible qui signifie en l'occurrence "franchir" les barrières raciales de la musique. La Motown était pensée pour populariser la musique noire auprès du public blanc, plus important et plus argenté. Mais le succès des Jackson Five auprès des Blancs resta limité. Leur public était fondamentalement afro-américain, même après que le groupe signa chez CBS, en 1975, avec un show télévisé à la clé.
Le crossover, ce graal des producteurs de musique américain, fut obtenu par Michael Jackson en solo, avec "Thriller" (1982). Par contraste avec son précédent album solo, le brillant "Off the Wall" (1979) qui avait obtenu un grammy R&B (donc une récompense de musique noire), "Thriller" eut une audience telle que le public afro-américain classique se trouva noyé dans la masse planétaire. Avec Quincy Jones aux manettes, l'album s'éloignait du R&B/soul/funk mais pas entièrement. Il restait marqué, au moins dans certains des titres, par l'histoire musicale de Michael Jackson, et c'est vrai pour tous ceux qui suivirent. J'y vois au moins les influences combinées de James Brown, Stevie Wonder, et même du funk qui saturait les bandes-son des films de la blaxploitation des années 1970, venu du label Stax, plus âpre et plus roots que la Motown. Et puis, il y a aussi eu l'influence hip hop : voyez les hommages ultra sincères des chanteurs de rap à MJ, qui en a inspiré plus d'un, en même temps qu'il était inspiré par eux et par les artistes du break danse. La grande différence avec les chanteurs et performers de hip hop est que Jackson n'a pas joué de leur blackness virile pas vraiment crossover. En tout cas, la musique planétaire de Jackson, roi du pop, qui fabriquait certes des titres souvent fades et marketés pour plaire à tout le monde, n'a jamais rompu avec son héritage musical. MJ n'en parlait pas, mais il était féru d'histoire musicale, il connaissait ses classiques ! Peut-être aussi, dans son triomphe planétaire, ne voulait-il pas désorienter ou interloquer son public par des références trop explicites à ce que sa musique avait de noir, lui qui était de plus en plus clair ?
Le crossover tel qu'incarné par Jackson, fut poussé à l'extrême : il projeta en effet de franchir les barrières raciales non seulement par la musique mais aussi par son apparence même. L'éclaircissement mélanique est un phénomène connu, et hélas assez répandu chez les Noirs, un peu partout dans le monde. En cela, Michael Jackson ne se distingue pas particulièrement. Il fit, en revanche, appel au bistouri du chirurgien par une destruction systématique de son visage, de celui à qui il ressemblait trop (son père tyrannique peut-on supposer). Il faut sans doute une bonne part de haine de soi, pour anéantir ainsi ses traits, et vouloir se rendre méconnaissable. Le tragique de l'affaire est qu'il est resté noir, non par apparence (cette question-là ne se règle pas seulement par le degré mélanique), mais par culture et par mémoire. Lorsque la presse disait que MJ était devenu blanc, c'était de manière sarcastique, comme si personne ne croyait vraiment à cette bonne blague. Bref, Michael Jackson n'a jamais pu effacer des mémoires le souvenir du jeune homme à peau sombre et coiffure afro qu'il était. En cela, aux yeux des Américains particulièrement, MJ ne s'est jamais émancipé de son identité racialisée. Le mariage avec Lisa Presley, les enfants blancs, rien n'y a fait. Il est resté noir, désespérément noir, sous les regards apitoyés ou goguenards des foules.
Politiquement, le maître du crossover est Barack Obama, lui qui a, dès ses débuts politiques, eut pour ambition de dépasser les clivages raciaux, ce qu'il a fait de manière si éloquente pendant sa campagne présidentielle. Toutefois, le crossover d'Obama ne s'est pas fait par la haine de soi, mais au contraire par l'approfondissement tranquille de son identité afro-américaine, si bien raconté dans son autobiographie, Les rêves de mon père. Il est vrai que Obama n'a pas eu en héritage familial le fatum noir américain, les souffrances accumulées d'une génération à l'autre. En contraste, le petit gars de Gary est une figure mercuriale du monde afro-américain, qui le reconnaît instinctivement comme un des siens, l'embrasse, et l'admet dès lors dans son panthéon.

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