Du mauvais côté de l'avenue

Avec le Covid-19, chacun est désormais en mesure d’apprécier le rôle essentiel des services publics. Exsangues après des années de traitements infligés par les « docteurs Folamour » de l’austérité budgétaire, ils tiennent encore grâce au dévouement, et parfois au sacrifice, de ses fonctionnaires, mais pour combien de temps ?

Hors crise sanitaire, l’école publique est un des lieux où les dégâts humains et sociaux provoqués par le rouleau compresseur néolibéral sont les plus visibles. Nous, les parents d’élèves de l’école Buisson-Molière de Tours en sommes les spectateurs impuissants. Nous dénonçons aujourd’hui cette logique et les responsables de quinze années d’un véritable saccage.

L’école Buisson-Molière se situe place de la Liberté, un carrefour autant géographique que social de Tours : à l’ouest de l’avenue de Grammont qui la borde, se trouvent des quartiers plutôt résidentiels et leur lot de maisons individuelles. À l’est, en traversant l’avenue, on entre dans le Sanitas, un des quartiers pauvres de la cité, dont l’habitat est quasi exclusivement social et collectif.
Ce groupe scolaire, le plus important du centre-ville, est l’équivalent d’un collège en terme d’effectifs avec plus de quatre-cents élèves. Mais il ne dispose pas des mêmes moyens humains1, le directeur assumant, seul, les tâches administratives en plus d’animer l’équipe pédagogique.

Le conseil d’école2 se réunit chaque trimestre et décide des actions à mener pour le bon fonctionnement de l’école. Nous appuyons régulièrement ses demandes, mais il nous arrive aussi d’en initier. Les interlocuteurs institutionnels diffèrent alors selon la nature des problèmes, chacun ayant ses prérogatives3.
Certaines de nos revendications entrent aujourd’hui en résonnance avec l’actualité... Nous déplorons depuis des années la gestion à flux tendus des personnels municipaux4, dont la ville de Tours s’avère incapable d’organiser correctement les remplacements. Quant à l’installation de points d’eau à tous les étages des trois bâtiments, il a fallu la mendier une décennie durant ; elle est à peine réalisée aujourd’hui. Dans ce contexte, l’organisation des récentes mesures d’hygiène obligatoires pour les enfants et des désinfections « pluriquotidiennes » des locaux ont dû provoquer quelques céphalées aux responsables municipaux. Nos pensées les accompagnent.

La question des effectifs est également une préoccupation récurrente du conseil d’école, toujours effaré de découvrir en juin des projections de groupes parfois délirantes pour la rentrée suivante. Pour la seule rentrée 2020/2021, les prévisions pour les grandes sections de maternelle sont à 30, les CP à 29. C’est contraire aux préconisations pédagogiques les plus élémentaires, et nous alertons régulièrement la direction des services départementaux de l'Éducation nationale d’Indre-et-Loire (DSDEN 37). Mais ce n’est pas l’unique objet de nos courriers à cette administration depuis une douzaine d’années.
En effet, à partir de 2007, la politique très agressive à l’égard de la fonction publique de messieurs Nicolas Sarkozy et François Fillon a laissé des traces considérables dans l’Éducation nationale : en cinq ans, quatre-vingt mille postes sont supprimés pour ce seul ministère. S’ajoutant aux suites de la crise financière de 2008, les difficultés sociales, la dégradation des conditions de travail de tous les personnels des écoles ont fatalement eu des répercussions sur une population qu’on a un peu trop tendance à oublier : les enfants.
Au cours de cette période, le conseil d’école a régulièrement réclamé des mesures pour tenter de « limiter la casse » : ouverture de classe pour alléger les effectifs, création de postes d’assistant pédagogique, d’aide administrative à l’usage d’une direction débordée et de maître G, spécialisé pour des interventions à caractère rééducatif, indispensables en temps de crise. Ce dernier dépend du réseau d’aides spécialisées pour les élèves en difficultés (RASED)5, particulièrement visé pendant ce quinquennat, puisque ses effectifs ont fondu de quinze-mille à dix-mille agents. Jusqu’en 2008, deux maîtres G étaient affectés à notre secteur et se répartissaient trois établissements, dont le nôtre. Après cette date, la fonction n’est plus assumée que par un seul.
Quatre requêtes, autant de refus. « Écrivez-nous de quoi vous avez besoin, on vous expliquera comment vous en passer. »(© Coluche)

Le bon sens ne suffit malheureusement pas pour obtenir de tels privilèges. Outre le cadre politique et budgétaire défini par le gouvernement, un établissement doit parfois passer sous certaines fourches caudines.
Quelques quartiers définis par la carte scolaire bénéficient du classement en zone d’éducation prioritaire afin de lutter contre les inégalités sociales. Il implique des moyens pédagogiques supplémentaires, dont le récent dédoublement des classes en CP et CE1. Ses conditions d’attributions sont définies par l’Éducation nationale, ce qui n’empêche pas les inspections académiques de les enfreindre au besoin.
La mixité sociale est une réalité concrète à Buisson-Molière. On estime que 60 % des familles résident sur le Sanitas, soit près de 70 % des élèves. Néanmoins, contrairement aux écoles situées sur ce quartier, la nôtre ne répond pas aux critères et n’a donc jamais bénéficié du classement en ZEP ou REP+6 : « Vous n’êtes pas du bon côté de l’avenue » déclara un jour, non sans ironie, un membre de l’inspection académique à l’un de nos anciens directeurs.

L’arrivée de M. François Hollande en 2012, élu sur la promesse de créer soixante-mille postes, semble redonner un peu d’air à un secteur scolaire en apnée pendant cinq ans. En 2013, notre équipe pédagogique reçoit le renfort bienvenu d’un enseignant supplémentaire (en poste d’appui à la réussite des élèves ou PARE) permettant un dédoublement des classes de lecture en CP. Les résultats sont quasi-immédiats : en fin d’année scolaire, tous les élèves vont entrer en CE1 en sachant lire. Certes, les niveaux sont disparates, mais les progrès sont spectaculaires.
C’est la même année que sont créés conjointement un poste de secrétaire de direction, à raison de vingt heures hebdomadaires en « contrat aidé » de deux ans non renouvelable, et un autre d’assistant pédagogique… C’est moins que bien, évidemment, mieux que rien, assurément, mais une question se pose : dans un service public, est-il normal de quémander un demi-emploi précaire alors qu’un contrat de droit commun à plein temps devrait s’imposer d’emblée ?
Tout ne s’arrange pas pour autant : les effectifs nationaux du RASED restent stables. À partir de 2014, faute de pouvoir se démultiplier, « notre » maître G applique un principe de priorité au profit de « ses » deux autres établissements et cesse d’intervenir à Buisson-Molière. La même logique prévaut, à notre « avantage » cette fois, concernant le maître E.

Il y a eu un « avant » et un « après » 2007 ; 2012 ne restera donc que comme une parenthèse. Nous accueillons l’élection de M. Emmanuel Macron avec prudence : l’École n’arrive qu’en page seize de son programme, après les six consacrées à l’économie et quelques coups de menton sécuritaires évoquant la décennie précédente. Néanmoins, une poignée de mesures semblent aller dans le bon sens : dédoublement des classes de CP et CE1 en zone prioritaire, 24 élèves maximum dans ces deux niveaux partout ailleurs à l’horizon 2020/2021. Elles confirment en outre la pertinence du dispositif mis en place chez nous avec des moyens limités.
Mais le diable se nichant dans les détails, il a rarement été précisé que les louables intentions présidentielles se feraient à moyens constants… Notre complaisance à l’égard du chef de l’État s’arrêtera donc là.
Notre situation administrative nous interdit toujours de bénéficier de ces mesures, mais qu’à cela ne tienne, le poste PARE tient et donne toujours d’excellents résultats en lecture pour les petits.

Malheureusement, la foudre Jupitérienne frappe rapidement les clochers des écoles de la République, confirmant qu’il y aura bien un « navrant » après 2017.
Le nouveau gouvernement, qui comprend une ancienne directrice des « ressources humaines » (Mme Pénicaud) et l’un des principaux artisans de la saignée des effectifs opérée sous M. Sarkozy (M. Jean-Michel Blanquer), se met immédiatement à la tâche. Il met fin à la plupart des « contrats aidés », dont le ministère de l’Éducation nationale use et abuse depuis des lustres. L’école perd donc, dès la rentrée 2017, son secrétariat de direction et son assistant pédagogique.
Les « services civiques » qui arrivent l’année suivante compensent, en nombre, les emplois supprimés, mais uniquement sur des postes d’assistants pédagogiques. N’étant en rien des professionnels, il faut de surcroît le temps de les former, ce qui représente une perte de temps d’autant plus importante que ce type de contrat est encore plus précaire que les « emplois aidés » : de six à douze mois contre vingt-quatre... Quant au directeur, il continue d’accomplir sa mission en solitaire.

Nous déplorons toujours l’absence effective de « notre » maître G. Toujours seul à gérer officiellement trois groupes scolaires, il n’a pas davantage le don d’ubiquité que notre directeur. Nos professeurs constatent chaque année davantage de troubles du comportement chez des petits de maternelle, mais c’est certainement une simple coïncidence.
À la rentrée 2019/2020, notre psychologue scolaire, qui depuis 2008 chapeautait sept écoles, hérite de deux établissements supplémentaires. Elle avait la charge de mille-trois-cents élèves, elle en a désormais près de mille-sept-cents. Une paille. Le délai pour obtenir un rendez-vous avec elle passe de trois semaines à trois mois. Quant aux cas nécessitant une attention particulière, elle ne peut plus les honorer qu’à raison d’une séance toutes les trois semaines, au lieu d’une hebdomadaire auparavant. S’il y a une période de vacances scolaires entre deux rendez-vous, un enfant peut rester plus d’un mois sans bénéficier de son suivi spécifique.
Imaginerait-on un médecin casser le thermomètre pour conclure qu’il n’y a pas de fièvre ? C’est pourtant ce que fait l’inspection académique avec le RASED. Des enfants moins bien suivis, des personnels harassés et un réseau dont le maillage se distend chaque année davantage, on connaît la suite de la ritournelle : trop cher au regard de son efficacité, on supprimera le service qu’on aura fait dysfonctionner.

Enfin, le coup de grâce : la suppression en deux temps de l’emblématique poste PARE7. D’abord son passage à 50 % à la rentrée 2019/2020, sur lequel il est malvenu de protester : la plupart des autres écoles de la circonscription bénéficiant de mesures similaires déplorent leur disparition pure et simple. Car ce que l’inspection académique accorde aux uns se fait à moyens constants, avec condescendance et au détriment des autres.
Cette réduction de moitié du poste, nous l’avons bien compris l’an passé, n’était qu’un prélude à sa disparition totale. Elle vient d’être actée pour la rentrée prochaine, alors qu’élèves et professeurs sont assignés à résidence en ce printemps 2020.
C’est ainsi qu’on honore les promesses présidentielles : ventiler les personnels comme des pions au gré des priorités du moment. Allouer des moyens humains supplémentaires et préserver les mesures ayant fait la preuve de leur utilité ne font pas partie du logiciel de ce « nouveau monde », gavé de nouvelles technologies mais tournant décidemment sur un système d’exploitation bien ancien.
Cette ultime décision va à l’encontre des louables intentions du candidat Emmanuel Macron d’éviter que « les inégalités se creusent à l’école » et représente pour nous un casus belli. La plupart des enfants du quartier du Sanitas vivent une double injustice : ils résident du mauvais côté de la ville, leur école se situe « du mauvais côté de l’avenue », et jamais ils ne pourront échanger.

Depuis deux ans, nous protestons auprès du directeur académique des services de l’éducation nationale (DASEN) M. Dominique Bourget, grand manitou départemental de ce lamentable jeu de bonneteau. En vain.
Le chef de l’État et son ministre de l’Éducation peuvent dormir paisiblement, le service après-vente de leur politique d’experts-comptables est assuré avec sérieux et conviction. Sur le terrain, les spadassins du ministère dynamitent, dispersent, ventilent9 et justifient pleinement leur prime annuelle dodue… Offerte par M. Hollande et généreusement revalorisée en décembre dernier, elle s’élève désormais à cinquante-et-un-mille-sept-cents euros : le prix pour soigner les éventuels états d’âmes.
Il est probable que les tableurs de la plupart des inspections académiques feront se pâmer d’aise les services de M. Jean-Michel Blanquer. Nous en contestons par avance les conclusions : les économies demandées par le ministère n’en sont pas. Puisque le sort des êtres humains - ces enfants dont on ne prend pas soin, ces personnels que l’on méprise et que l’on épuise - leur importe si peu, rappelons que toute mesure antisociale a aussi, in fine, un coût financier. Mais lorsqu’il nous faudra passer à la caisse, les responsables seront bien loin et n’en seront jamais comptables. Cela porte un nom : le cynisme.

Le cas de Buisson-Molière n’est pas une exception, mais la règle. Après une crise économique majeure, à l’issue d’une année scolaire qui sonne le glas de toute une façon de penser le monde et alors que s’annoncent des temps bien sombres pour notre pays, il est temps d’inverser cette logique mortifère et de préserver nos plus grandes richesses : la matière grise et nos enfants. Notre avenir, en somme.

 

[1] Un collège dispose d’au moins un principal, un principal adjoint, un économe, un conseiller principal d’éducation et de surveillants
[2] Composé du personnel enseignant, des représentants du personnel municipal et des parents d’élèves
[3] La ville de Tours gère ce qui concerne le bâtiment, ses alentours, les personnels municipaux et la cantine, l’inspection académique s’occupe des personnels de l’Éducation nationale et de la partie pédagogique, mais nous pouvons aussi alerter la Métropole, les services de l’État…
[4] Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, agents de jour
[5] Le RASED comprend, outre les maîtres G, des maîtres E pour l’aide pédagogique et des psychologues scolaires pour l’aide psychologique, c’est à dire le repérage des « situations problèmes », des difficultés ou des troubles des apprentissages.
[6] « Zone d’éducation prioritaire », « Réseau d’éducation prioritaire + », les termes changent
[7] Devenu entre temps « Réussite Cycle 2 »
[8] Voir la situation des conseillers pédagogiques d’Indre-et-Loire

 

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