Comme disait ma grand-mère… et Jean de la Fontaine

Un jour d'audience ordinaire (ou presque) au Tribunal de Commerce de Bobigny...

Selon que vous serez puissant ou misérable
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

L'illustration de ce passage des "Animaux malades de la peste", frappé du bon sens populaire, nous a encore été donnée lundi dernier au Tribunal de Commerce de Bobigny. Un imprimeur, Guillaume Riccobono, aussi influent soit-il dans son secteur d'activité ne pèse pas bien lourd face à l'un des plus importants entrepreneurs du 21e siècle, quand il s'agit de faire entendre ses arguments. Il peut rappeler la présence de sa famille dans le monde de l'imprimerie depuis plus d'un siècle, on lui renvoie sans cesse à la figure son statut d'industriel dans un secteur en décroissance. Un chef d'entreprise dont la candidature au rachat du groupe Paris-Turf ne répond qu'à une pathétique nécessité de survie. Comme si ce n'était pas au contraire une stratégie intelligente et opportune. Et puis il n'arrive pas seul le bougre, il est accompagné par "un pronostiqueur hippique chevronné", pour reprendre les mots de l'administratrice judiciaire, Me Martinez, en préambule de l'audience. Pauvre Mayeul Caire – le fameux pronostiqueur chevronné – il pensait faire valoir sa réussite à la tête de Jour de Galop, le voilà réduit au rang de simple "gourou pour turfiste" (on sait qu'il peut compter jusqu'à dix-huit, mais au-delà…???). Sur l'échelle sociale, ça le situe juste au-dessus du joueur de bonneteau de la rue Saint-Denis.
A la barre, le duo peine à capter l'attention. Le président et ses assesseurs, qui, trente minutes plus tôt, écoutaient religieusement Xavier Niel et notaient scrupuleusement les arguments de ce dernier, accordent une attention très relative à nos trublions, leur octroyant quelques regards çà et là pour s'assurer qu'ils sont toujours devant eux. Le reste du temps, les membres du jury feuillettent leurs dossiers ou s'y plongent sans que l'on sache vraiment s'ils sont bien attentifs au propos de leurs interlocuteurs. On a envie de claquer nos mains pour les sortir de leur torpeur, de leur crier "qu'est-ce qu'il vient de dire ?" pour les entendre tenter un hasardeux "Euhh... Ourasi ?", comme l’élève rêveur qui joue son va-tout sans conviction. Mais ça ne se fait pas…
On aurait peut-être dû, parce qu'en matière de "ça ne se fait pas", on a quand même été servi.
Entre le chèque de 800 000 euros déposé en direct par NJJ (Niel) alors qu'en pratique "ça ne se fait pas" d'améliorer son offre le jour de l'audience. L'administrateur judiciaire qui empêche un représentant des salariés de prendre la parole sous prétexte que son avis est similaire à celui du CSE, alors que "ça ne se fait pas" d’empêcher les avis contradictoires (ou alors on gagne du temps, et il n'y a que deux avis, deux positions : ceux qui sont d'accord et ceux qui ne le sont pas). Le parquet – inaudible et qui ne semble s'adresser qu'au jury – qui détourne les propos de l'avocat du CSE pour justifier que, choisir Riccobono-Caire, c'est reconduire la politique menée jusqu'à présent dans l'entreprise (alors qu'au contraire, c'est le retour aux fondamentaux ; à ce qui a fait la réussite de ce groupe), "ça ne se fait pas".
Philippe Jaeanada, écrivain et grand amoureux des courses de chevaux, a écrit un jour dans l'un de ses romans : "La justice, en tant que concept, ne triomphe pas toujours. Mais en tant qu'institution, si." Ma grand-mère aurait ajouté : "On ne prête qu'aux riches" !

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