A propos de «Tunis Connection»


La critique des politiques, journalistes ou intellectuels qui ont soutenu le régime de Ben Ali, souvent de manière intéressée est un exercice sain. Encore faut-il la faire en évitant les amalgames.

Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix s’en sont affranchis par moment dans leur livre Tunis Connection. Dans le chapitre «Des intellectuels apôtres de Ben Ali», je suis mis en cause.

Il est écrit que je me rendais au moins une fois par an en Tunisie «tous frais payés» pour des conférences sur l'actualité. Le commentaire peut paraître insidieux. Il me ramène au niveau de ceux qui ont été payés pour faire l'éloge du régime. «Tous frais payés»? Non. Lors de ces conférences, l'organisateur payait le transport et l'hôtel, les frais personnels restant à la charge du conférencier. Ceci n’a rien de spécifique à la Tunisie et existe pour toutes les conférences et colloques sur les cinq continents. L’Iris n'ayant pas de subventions de fonctionnement, la règle est ‒pour moi-même comme pour les autres chercheurs‒ de n'accepter des invitations que si l'hébergement et le transport sont pris en charge. Cela est vrai pour la Tunisie comme pour tous les autres pays où nous pouvons aller. De même lorsque l’Iris organise une conférence, c’est l’institut qui prend en charge le déplacement et l’hébergement des intervenants invités à s’exprimer. C'est tout à fait différent que d'être payé pour dire du bien du régime ou de se faire payer des vacances. Je passe un peu plus d'une semaine par mois à l'étranger pour ce type d'activité. Je refuse régulièrement des invitations pour ne pas y passer plus de temps. Il est difficile de faire des relations internationales en restant à Paris. Les colloques et conférences sont l'occasion d'échanges d'informations et de discussions. C'est d'ailleurs au cours de l’un de ces séjours que j'ai fait la connaissance de Rachid Keshana, journaliste en butte aux tracasseries du régime, qui à partir de 2008 a tenu la rubrique Maghreb dans l'Année stratégique. Le journal avec lequel je collaborais, «Réalités», a vu sa publication suspendue à plusieurs reprises. Il a toujours été défendu dans ses colonnes que la réponse au terrorisme était politique et non répressive.

Aller en Tunisie ne signifie pas automatiquement se rallier au régime, on ne peut travailler sur les relations internationales en allant simplement dans les démocraties incontestables, je suis chercheur, pas responsable politique. Certes, on peut me reprocher de n'avoir pas prévu la révolution tunisienne. Que ceux qui l'ont annoncé lèvent le doigt. Les révolutions sont par nature imprévisibles, mais entre ne pas anticiper une révolution et être complaisant avec un régime répressif, il y a une marge que je n’ai jamais franchie. De même qu’il y a une différence entre ne pas prévoir une révolution et ne pas voir les dysfonctionnements d’un régime.

Les auteurs me reprochent d'avoir été aveugle sur le régime et de n'avoir ouvert les yeux que lorsque Sophie Bessis a publié un article très critique dans la revue de l'Iris en mars 2010. Signalons au passage que cet article faisait partie des rares qui mettaient l'accent sur les faux-semblants du régime. Je laisse à Sophie Bessis le soin de répondre sur les propos à mon égard qui lui sont attribués, et qu’elle estime inexacts.

Pour répondre au reproche de n'avoir ouvert les yeux que tardivement, je ne peux que faire un recensement des quelques citations sur la Tunisie, qui ont été publiés au fil des années, dans l'Année stratégique, l’ouvrage majeur de l’Iris que je dirige depuis 1985. Pour limiter la liste, je ne joins que les parutions depuis 2000.

Une fois encore dénoncer les compromissions d'intellectuels, journalistes, hommes politiques qui, souvent pour des raisons vénales ont soutenu Ben Ali est opportun, mettre dans le même sac tous ceux qui se sont rendus en Tunisie au cours de cette période est une erreur.

En procédant ainsi les auteurs affaiblissent leur propos pour le plus grand bénéfice de ceux qui se sont vraiment compromis.


LA TUNISIE DANS L’ANNEE STRATEGIQUE, depuis 2000.

 

Année 2000
«La Tunisie est devenu depuis le 1er janvier 2000 membre du conseil de sécurité de l’ONU, première bénéficiaire  des programmes européens MEDA, elle reste un état de plus en plus discrédité. On pressent, à certains frémissements estudiantins, syndicaux, intellectuels, que l’autoritarisme de Ben Ali est contesté et que le pays va lentement sortir d’un long désert politique»
.
L’année stratégique
, 2001, p 457.

 Année 2001
«La Tunisie s’enlise elle aussi dans ses problèmes internes. On pensait qu’après l’affaire Ben Brik et la désapprobation générale de la conduite du pouvoir tunisien à l’égard de la presse et des démocrates, la gestion sécuritaire du régime tunisien allait enfin s’adoucir. Il n’en a rien été, tout au contraire. Soucieux de s’assurer une quatrième réélection en 2002, non plus pour cinq ans mais pour huit ans, ce qui lui permettrait de battre le record de longévité de Hosni Moubarak en Egypte, celui-ci a, en effet été réélu en 1999 à la fonction présidentielle.»
L’année stratégique,
2002, p 360.

«La ligue tunisienne des droits de l’homme, la plus vieille organisation de ce type dans le monde arabe, que le pouvoir avait presque réussi à neutraliser a élu une nouvelle direction, jugée trop radicale par le pouvoir.»
Idem, p 361.

«De nombreuses personnalités dénoncent la dérive du régime et exigent des réformes audacieuses et efficaces. Parmi ces interventions, on trouve celle de Mohamed Charfi, ancien président de la LTDH et ancien ministre de l’éducation qui s’est exprimé pour contester tant la gestion sécuritaire que la corruption.»
Idem, p 361.

Année 2002
«Magistrats révoqués, ex-amis poursuivis, grévistes de la faim morts en prison, protestations de la société civile, grèves, le pouvoir n’en a cure et réplique par des remaniements constants et des lois antiterroristes.»
L’année stratégique, 2003, p 407.

«La Tunisie ne peut plus pour autant affirmer être préservée du terrorisme par un régime autoritaire qui contrôle tous les aspects de la vie nationale.»
Idem, p 407.

Année 2007
«Nombre d’associations autonomes furent gelées ou frappées d’embargo dont la ligue tunisienne des droits de l’homme. Le même sort fut imposé à plusieurs médias libres, dont les rédacteurs furent condamnés à la prison et des directeurs de publications au paiement de lourdes amendes pour diffamation ou publication d’enquêtes jugées subversives ou provocatrices.»
L’année stratégique,
2008, p 324.

«En Tunisie, le rétrécissement du champ des libertés donne naissance à une véritable cyber dissidence.»
L’année stratégique, 2008, p 324.

Année 2008
«Perçus aujourd’hui comme des systèmes politiques stabilisés pour les uns, ou évoluant vers la dégénérescence totalitaire pour les autres, les autoritarismes maghrébins méritent toute l’attention des groupes d’observation des organisations internationales actives autour des questions des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Il est toujours extrêmement important pour elles, ainsi que pour la communauté internationale au sens large, de faire preuve de vigilance quant à l’évolution de la situation dans les cinq pays de la région.»
L’année stratégique, 2009, p 319.

«Le pays jouit d’une forte stabilité politique. Toutefois, le chômage massif des jeunes diplômés, dans un contexte d’érosion du pouvoir d’achat, nourrit un important sentiment de frustration. En dépit de l’engagement du gouvernement à stimuler l’activité, le sous-emploi des jeunes qualifiés devrait rester un problème majeur.»
Idem, p 320.

Année 2009
«Prétendant s’appuyer sur le peuple, les régimes des cinq pays maghrébins, à des degrés divers certes, sont un exemple de « césarisme démocratique » : les institutions démocratiques sont conservés mais pour conforter le pouvoir personnel. Si rien n’est plus démocratique que de consulter directement le peuple sur une question déterminée en organisant un referendum, ce sont en fait des présidents inamovibles qui en tirent habilement parti. Dans l’Algérie de 2008 comme dans la Tunisie de 2002, le forcing constitutionnel ou les parlements votaient les amendements de la constitution visant à balayer toute limitation des mandats ont déroulé le tapis rouge pour une présidence à vie.»
L’année stratégique, 2010, p 310.

«Dans ce climat de verrouillage et en dépit du respect du pluralisme des candidatures à la magistrature suprême, les limitations aux libertés publiques sont devenues innombrables : restrictions aux droits d’expression, d’association et de réunion, censure de la presse et de l’Edition, tutelle sur les associations et syndicats, contrôle policier des individus.»
Idem, p 310.

Année 2010
«En Tunisie,  la presse étrangère est souvent interdite et la presse locale, dont une bonne partie est contrôlée directement ou indirectement par le pouvoir, se caractérise par l’uniformité de ton et l’absence de toute critique de la politique du gouvernement. La publicité des institutions étatiques et paraétatique est contrôlée par l’Agence tunisienne de communication extérieure sous tutelle de la présidence de la République, ce qui permet à celle-ci d’exercer une véritable pression sur les publications. Les journalistes qui s’aventurent à manifester leur esprit critique sont l’objet de harcèlements, de pressions, d’agressions physiques, de procès et de condamnations. Internet est étroitement contrôlé et surveillé par une « cyber police » qui place la Tunisie parmi les pays les plus répressifs du Net.»
L’année stratégique, 2011, p318.

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