Le jour d'après la fusillade à la Castellane

Cet article a paru dans une version raccourcie sur le blog de Samy Joshua.

« L'école est fermée aujourd'hui pour droit de retrait »

C'est devant l'école élémentaire Saint-André Barnier que j'ai posé mon sac à dos de militant syndical. Au-dessus de la sonnette, quelqu'un s'est amusé à effacer les lettres d'un « Merci » sur une pancarte, si bien qu'il ne reste que le « Mer ». Merde, a-t-on envie de conclure. Car, pour parler franc, nous sommes en plein dedans. Ou plutôt, les gens qui vivent juste à côté de cette école, les collègues qui y travaillent et les élèves qui tentent d'y étudier sont en train de s'y noyer.

La veille, des tirs de kalachnikovs ont été échangés à quelques pas de là, prenant apparemment pour cible un haut représentant de la sécurité. L'événement, en pleine visite ministérielle pour vanter les mérites des progrès qui auraient été effectués à Marseille depuis deux ans, a eu pour conséquence de faire débouler tout un bataillon de CRS et des équipes d'intervention spéciale pour boucler le quartier. Les écoles qui se retrouvaient au milieu de tout le tintamarre de sirènes ont eu pour ordre de confiner les élèves dans les locaux. L'école maternelle, dont une façade entière donne sur la cité de la Castellane d'où ont été tirés les coups de feu, a été évacuée en urgence. Voilà tout ce que j'en sais quand on me répond.

A l'interphone qui crachote, je m'annonce. J'y suis un peu connu pour être déjà passé à la maternelle d'à côté, où l'on m'avait appris quelques semaines auparavant que les voitures de collègues se faisaient régulièrement caillasser, dans le parking, depuis la rue. L'une des enseignantes avait même vu passer à quelques centimètres de son visage un morceau de parpaing qui aurait pu la tuer sur le coup. A l'époque, la directrice m'avait déjà dit son impuissance et la surdité des pouvoirs publics : personne ne lui avait donné de réponse satisfaisante sinon un vague « nous traitons le dossier » de la préfecture. Elle m'avait promis de me laisser une trace par écrit pour que je puisse m'emparer du dossier. Puis elle avait dû être absorbé par son quotidien infernal et j'avais moi-même mis ces événements de côté, absorbé par d'autres urgences... Jusqu'à ce que, hier, un proche passé dans cette école en tant que remplaçant me suggère de m'y rendre, car les collègues en avaient selon elle « par-dessus la tête » et « voulaient tous partir ». Ma journée avec eux m'apprendra que c'était faux, au moins pour le désir de partir. Pour le reste, le ras-le-bol est bien là.

Quand j'entre, les collègues sont dans le couloir, dans le bureau du directeur ou dans la salle des maîtres, en petits groupes, à se raconter leurs émotions de la veille, cette journée de folie où, en France, au XXIème siècle, on tire à l'arme automatique à une centaine de mètres d'une école maternelle, en plein jour.

Par chance, je connais une collègue qui s'avance vers moi, toute aussi surprise qu'on se rencontre ici. Elle avait fini par être mutée dans les quartiers Nord, sur un poste provisoire « fractionné » (comprenez : elle change de classe plusieurs fois dans la semaine) après avoir été comme moi dans une petite ville voisine plus calme. Bises, retrouvailles, « qu'est-ce que tu fais ici ?»... Puis j'entre grâce à elle dans un cercle de discussion, celui qui observe le directeur au téléphone avec je ne sais trop qui.

« Ils vont faire venir des psy pour nous ? Il faut les prévenir : c'est eux qui risquent d'avoir besoin de psy en repartant d'ici. »  Les collègues rient de la vanne. Je ne sais pas quelle ambiance il y a dans cette équipe en temps normal mais là, c'est détendu, aussi étonnant que ça puisse paraître. On s'habitue à tout, y compris à l'impensable. C'est ce dont je me rappellerai plus tard dans la journée.

La conversation s'engage. Je me présente. Je me renseigne sur le droit de retrait, la paperasse, vérifie qu'ils ont tout bien fait comme il le fallait. Tout semble au point pour se couvrir, se prémunir d'une hiérarchie qui, bien souvent, se comporte comme si les enseignants faisaient valoir ce droit par confort personnel. L'an dernier, dans mon école, on avait mené une action similaire, suite à une deuxième interruption d'électricité en deux semaines en plein hiver : pas de chauffage, pas de lumière, pas d'accès à la photocopieuse, pas d'alarme incendie... et on avait tout de même osé nous faire la morale au petit matin, comme des sales gosses qui auraient fait une bêtise : « Moi je pense surtout à ses enfants qui n'ont pas pu aller à l'école aujourd'hui ». « Et bien justement, c'est parce qu'on pense à eux nous aussi qu'on en est là ! » avait courageusement rétorqué une collègue. Face à la solidarité de l'équipe, l'administration avait fini par battre en retraite et – oh miracle ! - avait débloqué la situation auprès de la municipalité en quelques heures. Il y a donc un parfum de déjà vu dans cette école mais ma petite expérience me paraît tout de suite bien dérisoire par rapport à la leur.

 

Très vite, les collègues me racontent leur journée d'hier. Certains avaient entendu les tirs, d'autres pas. Ceux qui étaient dans les classes donnant sur le quartier avaient fermé les rideaux, protection dérisoire comme l'avait vite fait remarquer un élève. Car les enfants de ce quartier, eux, ils s'y connaissent en « kalach ». Ce mot, ils l'ont dans leur lexique avant « encyclopédie », pour la plupart, tant il fait partie de leur triste quotidien. Se mêle à cette référence, parfois, un peu de peur mêlé à de la fascination morbide. Mais, pour le reste, ils en parlent comme d'autres enfants ailleurs en France parlent d'un week-end avec leurs parents. « Cette attitude, c'est une manière de se protéger, comme nous » analyse un collègue. Pour avoir à peu près les mêmes gosses dans ma classe, je capte tout de suite ce qu'il dit.

Moment le plus traumatisant de la veille : celui de l'évacuation des petits maternelles, certains pleurant, d'autres se faisant pipi dessus. Un symptôme de stress intense qui s'ajoute aux autres, comme ces deux filles, pourtant en CM1, qui se perdent dans les couloirs de leur propre école, en pleurs, parce qu'elles s'étaient égarées quelques secondes entre la cantine et leur classe. Ces gamins ont beau vivre à quelques paliers – peut-être dans le même appartement ? - que les imbéciles qui se sont « amusés » avec leurs armes, ils n'en restent pas moins des enfants, quelque part au delà de leur carapace, que les enseignants parviennent de moins en moins à percer.

Alors nous nous mettons à parler de ces « petites choses » qui, à nous, enseignants des quartiers Nords, finiraient par nous paraître banales. Partout ailleurs dans le département, elles provoqueraient une alerte de toute la communauté éducative. Pourquoi ? Les déclinistes de tout bord auraient-ils raison ? Serions-nous devenus plus laxistes, et plus particulièrement à Marseille ? Bien sûr que non. Le problème est ailleurs. Et, comme souvent, il vient d'en haut.

Rapidement, la longue série des problèmes de leur quotidien se déroule, quelque part entre nous, dans ce bureau qui nous sert de divan de psy. Outre les voitures des collègues caillassées en maternelle, l'école a été à de multiples reprises visitée la nuit et vandalisée, sans parler des paroles quelquefois agressives au portail par une poignée de parents dépassés, d'un plafond qui s'effondre faute de réparations, des ATSEM en sous-effectif constant, de l'absence totale de remplaçants quand les collègues finissent par (logiquement) craquer... En tout, c'est une petite dizaine de plaintes qui ont été déposées par les enseignants de l'école en leur nom propre, jamais au nom de l'Education Nationale. Courriers, alertes, fiches d'incidents... Les hiérarques savent tout, n'ont rien pu rater de ce que les collègues se démènent à leur faire remonter. Eux qui sont si prompts à intervenir quand un enseignant ne fait pas assez preuve de « loyauté » à leur goût restent les bras ballants devant la violence faite à leurs agents. Alors au bout d'un moment, quand tout ce qu'on fait n'est suivi d'aucun effet, on se décourage un peu. Logique.

J'exhorte justement les collègues à ne pas s'arrêter au droit de retrait. C'est l'occasion d'aller plus loin, leur dis-je, de signer une bonne fois pour toute la sonnette d'alarme. Une sorte de « plus jamais ça ». Bien sûr, il n'y a pas mort d'hommes. Il n'y a pas eu de tirs dans l'école. Tout au plus a-t-elle subi des dégâts matériels au cours d'actes de vandalisme passés. Mais je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec les événements qui avaient précédé l'attentat de Charlie Hebdo. Là-bas aussi, au début, ce n'était que matériel. « Ma plus grande crainte, me confie une collègue, c'était qu'un des propriétaires de kalachnikovs vienne se réfugier dans l'école en étant poursuivi par la police ».

Un appel sur mon portable. C'est Fayçal. Un camarade du syndicat, prof dans le collège du même nom, juste de l'autre côté de la grande avenue qui sépare Castellane du reste de Marseille. Convaincu, comme moi, qu'il ne doit pas y avoir de différences entre les enseignants du second degré et ceux du premier. Un même service public, un même statut, une même galère. Nous nous étions juste croisés. Pendant que je discutais, lui était en maternelle. Il veut monter pour informer les collègues de l'AG, cet après-midi.

L'école « d'en haut », c'est celle de Castellane, de l'autre côté du quartier, sur les hauteurs. J'y ai là aussi une collègue de promo qui y travaille. Je rejoins Fayçal dans sa Clio, juste devant le collège. On se félicite du hasard qui nous a conduits tous les deux ici, sans consultation aucune, pour aller prêter main forte à nos homologues. Je lui annonce que ceux de l'élémentaire sont partants pour l'AG. « Excellent » commente-t-il avant de démarrer, direction Le quartier qui craint.

On y entre par une rue perpendiculaire à l'avenue. A son angle, un camion de CRS, entouré d'hommes tout ornés de fusils, bien en évidence. Comme dans un film de gangsters, diraient mes élèves. A chaque nouveau croisement, une fourgonnette et des agents en arme. Le tout dominé par les immenses tours de béton, éclairées par un soleil blafard. On passe devant les cages d'immeuble aux sonnettes défoncées, entre deux épaves de voiture abandonnées. La chaussée défoncée par endroit nous fait un peu dodeliner de la tête à chaque fois que les suspensions de la Clio sont mises à l'épreuve.

Pour atteindre l'école, on retombe sur un chemin qui grimpe en direction des quartiers plus cossus. Dans le premier virage, l'entrée des personnels est close. Juste à côté, sur le début d'un chemin de terre, une grille défoncée a été comme remplacée par un cadavre de fauteuil bleu qui gît au milieu d'un tas de feuilles mortes. Sur la sonnette, apposé par-dessus l'étiquette « concierge » est écrit en gros « MALADIE ». Je sonne à la direction de la maternelle et de l'élémentaire.

Quelqu'un décroche mais personne ne me répond. Je me présente, tend l'oreille. Je finis par comprendre que mon interlocutrice est au téléphone. Elle a dû faire une mauvaise manipulation. Ou m'a pris pour un journaliste : à Barnier aussi, ils ont passé leurs dernières vingt-quatre heures à les tenir à l'écart. Aucune envie de participer au grand déballage médiatique des chaînes d'info en continu à l'affût de la moindre phrase choc qui horrifiera leurs téléspectateurs impuissants à bon frais. Et puis il y a aussi un peu de peur de la hiérarchie, sans doute, et de son prétendu « devoir de réserve » bien commode pour dissimuler leurs lacunes en pareilles circonstances. Si l'Armée est la grande muette de la République, l’Éducation Nationale est sa petite sœur... « On va essayer par l'entrée élève » me dit Fayçal. « Attends, j'essaie une dernière fois ».

Bon pressentiment. L'équipe de la maternelle sort des locaux, cartable en main. Elle s'apprêtait à partir, pause-déjeuner oblige. Présentations. Explications. « On peut prendre 5 minutes pour faire le point avec vous ? » Oui, elles sont preneuses. Retour dans leur école, où quelques ATSEM nous saluent, en train de profiter de l'absence des élèves pour faire le grand ménage. Elles aussi seront bientôt en droit de retrait. Juste quelques formalités à finir.

Les collègues nous proposent la bibliothèque. Presque accroupis sur des chaises minuscules de petite section, au milieu de cartons de fortune servant de meubles pour les livres, le dialogue s'engage. Elles ont eu ce matin la visite de la hiérarchie, venue les assurer de leur « soutien » pour le droit de retrait. Surprenant. Encore que : avec tout le raffut médiatique des dernières heures, difficile de faire pression sur des collègues qui ont passé leur journée retranchés dans leur école avec quelques centaines d'élèves, survolés par des hélicoptères de la gendarmerie. Le danger grave et imminent dont parlent les textes sur le droit de retrait n'est ici plus prétexte aux interprétations pointilleuses et aux sourcils levés des personnes qui commandent bien au chaud dans leur bureau. Pas si surprenant que ça donc.

D'ailleurs, quelques heures plus tard, alors que l'AG aura décidé de l'organisation d'une nouvelle AG dans l'amphithéâtre du collège voisins et que les médias se seront déjà tournés ailleurs, l'Inspecteur d'Académie s'oppose en douce à ce qu'on prête les locaux. « Problème de procédure : l'appel à l'AG n'a pas été envoyé plus de deux heures avant la demande de salle », justifiera-t-on. Pathétique. Mais utile pour nous, à l'arrivée : les enseignants du collège ont débrayé dans la foulée, menaçant de tenir l'AG dans la rue.

C'est que les responsables aussi, peuchère, ont vu leurs nerfs mis à rude épreuve hier. Ça doit faire une drôle de pression quand, d'un seul coup, une zone de sa circonscription se met à siffler comme le bec d'une cocotte minute, au milieu du ronron quotidien entretenu savamment pour « ne pas faire de vagues ». Surtout s'il y a trois ministres dans le coin. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir prévenu que la pression montait : à la Castellane aussi, comme à Barnier, les plaintes et les signalements n'ont eu de cesse de pleuvoir pour informer tout ce joli monde. « Et c'est pire cette année », chaque enseignant travaillant là-bas vous le dira, quelle que soit les belles déclarations du premier ministre. La rencontre avec l'équipe de l'élémentaire va nous instruire à ce sujet.

Les collègues de la maternelle promettent de venir à l'AG pour témoigner, puis partent enfin manger. Au portail, quatre hommes attendent qu'on leur ouvre. En l'absence de concierge – depuis plusieurs semaines, elle n'est pas remplacée – les visiteurs doivent souvent poireauter plusieurs minutes avant qu'on vienne leur ouvrir. Parmi eux, deux policiers pour rencontrer les directrices et deux agents municipaux venus refaire les tracés de la cour de récréation. A Marseille, c'est comme ça : la Mairie peut attendre des mois avant de réparer un plafond qui s'effondre pour cause d'infiltration mais elle choisit le lendemain d'un état de siège pour refaire les tracés de la cour de récréation. Tout est normal.

L'école est connue de Fayçal : il y a quelques semaines, une partie de l'élémentaire a brûlé, à quelques jours de la rentrée de janvier et le personnel du collège s'est montré solidaire. Le « comment en est-on arrivé à cet incendie ? » est encore plus ubuesque. Tout est parti d'une histoire de singe. Non, non, vous ne rêvez pas. D'un singe. D'un vrai singe. A priori tout mignon. Sauf qu'il terrorisait les élèves : plusieurs d'entre eux avaient été blessés, mordus ou griffés. Un vendredi après-midi, alors que la directrice n'aurait même pas dû être là – les animateurs des Nouvelles Activités Périscolaires prennent le relais dans le cadre de la réforme des rythmes – la directrice parvient enfin à enfermer le singe dans les toilettes. Elle appelle la police pour les prévenir de sa prise mais cette dernière tergiverse, dit qu'elle la tiendra au courant. « Pour neutraliser un animal sauvage, il faut la présence d'un vétérinaire » nous apprend une collègue, un peu consternée tout de même.

Sauf que dans l'intervalle, quatre jeunes hommes font irruption dans l'école pour récupérer l'animal. La directrice refuse de le leur rendre. S'ensuit des menaces, quelques dégradations, le tout en présence des enfants. La situation devenant trop dangereuse, elle est contrainte de céder. Le singe repart dans le quartier avec ses jeunes propriétaires (dont l'un d'eux se fait mordre) et ne sera capturé que quelques semaines plus tard, après de nouvelles intrusions dans le collège. Mais non sans menace : l'un des intrus promet qu'il reviendra « tout brûler ».

On est en droit de s'attendre à une réaction immédiate de l'Education Nationale et des pouvoirs publics à l'évocation d'une telle menace dans un quartier sensible placé sous haute surveillance. Mais, bien qu'elle ait prévenu sa hiérarchie, la directrice se retrouve bien isolée : la voici en train de porter plainte en son nom, pour protéger l'école. A l'heure actuelle, elle fait toujours l'objet de menaces : un soir, une Audi blanche l'a même suivie longuement... Et pourtant : dans cette école, les collègues ont pris l'habitude de toujours partir ensembles, en convoi, pour ne pas être seules dans le quartier.

Dès lors, comment en vouloir aux enseignants qui « laisseraient passer » des incivilités quotidiennes ? Comment leur reprocher de « ne rien faire » alors qu'ils se trouvent le plus souvent abandonnés dans ce type de moment décisif par des personnes bien moins exposées et dont le salaire alléchant est pourtant justifié par un niveau important de responsabilité ? Et c'est néanmoins avec un incroyable cynisme que, après avoir constaté l'incendie dont on pouvait pourtant prévoir l'imminence, les autorités exigent que les élèves reprennent les cours dans l'école, dès le premier jour de la rentrée de janvier, comme si rien ne s'était passé. Certaines classes étaient encore pleines de suie et la présence d'amiante dans les particules était suspectée. Il a fallu toute la ténacité de l'équipe pour que la rentrée soit décalée d'un misérable jour, le temps au moins que les premiers tests aient donné leur verdict : et, de fait, il y en avait bel et bien dans certains échantillons.

Le quotidien que vivent les écoliers et les collègues des deux écoles de la Castellane est bien évidemment la conséquence d'années de politiques anti-sociales dévastatrices. Le quartier de la Castellane est un ghetto ouvert, dans lequel sont concentrées des générations d'immigrés anciennes et plus récentes, dans une misère quasi-totale. Les seuls qui y émergent sont quelques petits truands, qui y font régner la terreur sur des parents menacés à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, par des situations administratives parfois non régularisées qui les contraint d'autant plus au silence.

Nombreux sont les enfants qui, à la Castellane, ont déjà vu de leurs propres yeux un cadavre sur le chemin de l'école. En tous les cas trop. La mort et la violence font partie de leur horizon immédiat. Il n'est pas rare que l'un d'eux confie aux professeurs qu'ils ont peur, la nuit, quand ils entendent dehors les bruits de la rue. En outre, n'en déplaise aux xénophobes et autres obsédés de « l'immigration source de tous les maux », ces enfants, le plus souvent de parents étrangers, sont les premières victimes des dealers, qui règnent en maître sur des zones de non droit. Mais tout ça est si largement connu des médias et si souvent déformé en clichés dévastateurs...

Ce que les gens connaissent moins, c'est la neutralité coupable des institutions républicaines, trop occupées à presser comme des citrons leurs agents pour relancer la compétitivité des grands patrons du CAC40 à coup de milliards, le tout en remboursant une dette qui ressemble de plus en plus à un alibi factice de crime. Comment s'étonner dès lors que ces enfants oubliés de tous échouent souvent à se construire en tant que citoyens français, la République étant incapable d'agir pour leur sécurité et le bien être dû à tout autre enfant sur le territoire ?

Lorsque je quitte la Castellane en compagnie de Fayçal, la directrice est en train de prévenir ses collègues qu'une AG est organisée. Nous reprenons la voiture, direction Barnier, où je compte manger avec les collègues. Dans la voiture, en repassant devant les cars de CRS à travers la Castellane, il philosophe : « Tu sais ce que c'est, la force des riches ? » J'ai pas mal d'idées en tête. Mais la réponse à son énigme est plus simple, plus limpide : « Eux, ils sont organisés. » Alors qu'à cela ne tienne. Organisons-nous.

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