La victoire de Donald Trump traduit-elle un virage réactionnaire des Etats-Unis ? Serait-elle la conséquence d’une lame de fond populiste que les observateurs avisés de la vie publique américaine n’auraient pas su déceler ? N’en déplaise à ceux qui ne cessent de l’affirmer depuis quelques jours, je ne le crois pas. Entendons-nous bien, je n’entends pas minimiser les conséquences délétères de la victoire de Donald Trump. Celui-ci ayant été élu, il n’y a pas de doute qu’il va essayer d’appliquer l’essentiel de son programme. De ce point de vue, ceux qui en doutaient encore pensant que tout n’est que tactique électorale cynique, en feront malheureusement vite les frais, comme en témoigne l’annonce faite par Donald Trump d’expulser le plus rapidement possible 3 millions d’immigrés clandestins.

Mais déterminer si Donald Trump va appliquer son programme est une question différente de celle de savoir s’il y a eu une dynamique politique procédant à son élection. Une dynamique politique se mesure dans les urnes. Si vous êtes en dynamique c’est que vous avez gagné des électeurs, dans le cas contraire vous n’êtes pas en dynamique mais en stagnation ou en régression. Trump n’a pas gagné d’électeurs. Avec 60 350 241 voix, il fait le score habituel des Républicains qui se situe depuis 2008 autour de 60 millions de voix, 59 934 814 voix pour Mc Cain en 2008 et 60 931 767 de voix pour Romney en 2012. Il y a donc une grande stabilité de l’électorat Républicain. Cet électorat s’est homogénéisé autour des thèmes radicaux portés par Trump durant sa campagne mais cet électorat ne s’est pas élargi.

Il est donc erroné de dire qu’il y a eu une vague « populiste » aux Etats-Unis. Le vrai enseignement de ce scrutin c’est la chute substantielle de l’électorat Démocrate dont une partie importante s’est réfugiée dans l’abstention. Entre l’élection de Barack Obama en 2008 qui avait obtenu 69 456 897 de suffrages et la défaite de Clinton en 2016 qui a obtenu 60 981 118 de voix, ce sont plus de 8,5 millions d’électeurs en moins, soit 13% des voix Démocrates qui se sont évaporées dans l’abstention. La raison en est double : déception profonde au regard des promesses non tenues de la double présidence d’Obama et rejet total de la ligne politique et de la candidature d’Hillary Clinton.

Barack Obama a été élu sur un formidable espoir de changement symbolisé par son slogan « Yes we can ». Sa double présidence s’est englué dans le surplace et seule une timide réforme de l’assurance maladie, « Obama care », aura constitué un début de changement. Certes, à son détriment, il est évident que les marges de manœuvres du Président Obama se sont restreintes du fait de la perte de la majorité Démocrate à la Chambre des Représentants puis au Sénat, mais cela n’explique pas tout. Pendant la durée de son double mandat, Barack Obama s’est progressivement aligné sur la rhétorique libérale de l’establishment Démocrate pro business et a déçu les espoirs formés en lui par sa base électorale.

La force d’Obama a été d’avoir réussi en 2008 à élargir la base traditionnelle des Démocrates en attirant à lui de nouveaux électeurs issus des couches populaires et de la jeunesse. Lors de l’élection présidentielle de 2012, il avait déjà perdu 3,5 millions d’électeurs par rapport à 2008. Cet avertissement n’a pas été entendu par l’establishment Démocrate. La fin de la présidence Obama fût délétère et comment ne pas voir comme un symbole de son échec le premier Président noir des Etats-Unis réduit à constater l’émergence du mouvement « Black Lives Matter », « les vies noires comptent », en écho à la recrudescence des meurtres de jeunes noirs par les forces de police.

Hillary Clinton était la pire des candidates possibles pour les Démocrates. Elle symbolise la « gauche » du fric, ancienne activiste des années 70, devenue une femme très riche et très pro business.Sa situation sociale, ses allégeances aux lobbys industriels et financiers l’ont conduite depuis des années à incarner le courant centriste et droitier qui dirige le Parti Démocrate est dont l’essentiel de l’activité politique est de développer certains thèmes « moraux » centrés sur la défense des minorités ethniques ou sexuelles. Ces questions sont importantes et doivent être défendues mais quand elles sont déconnectées de la question sociale, qui est redevenue centrale aux Etats-Unis depuis la crise des subprimes en 2008, elles apparaissent comme insuffisantes pour mobiliser la majorité de la jeunesse et des travailleurs américains.  C’est ce qu’avait bien perçu Bernie Sanders qui avait axé sa campagne des primaires sur l’effacement de la dette étudiante, la hausse des salaires, le refus du libre-échange et la dénonciation de Wall Street. Et encore, beaucoup d’Américains se sont rendus aux urnes pour voter Clinton par dégoût et rejet de Trump et il y a fort à parier que si les Républicains avaient désigné un autre candidat, la défaite de Clinton se serait transformée en déroute.

L’enjeu pour les Démocrates est de tourner la page des années Clinton-Obama et de reconstituer un large front social et populaire comme seul Roosevelt avait su le faire en son temps. Les Démocrates doivent revenir aux fondamentaux : la conquête simultanée de nouveaux droits sociaux et de nouvelles libertés démocratiques. Partage des richesses par la hausse des salaires et la réforme fiscale, refus du libre-échange, remise au pas du système financier, retour de l’investissement public massif, alliance avec la jeunesse et les forces vives du monde du travail doivent devenir les axes du nouveau programme politique des Démocrates. C’est à ce prix et à ce prix seulement, en ayant profondément renouvelé son personnel politique, que les Démocrates pourront représenter un nouvel espoir aux Etats-Unis et permettre que la Présidence Trump ne soit qu’une unique parenthèse de quatre années. 

 

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