Attaque du DSM par les psys: la démocratie des crédules en action

Auteur du livre « Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions » publié en 2009, Christopher Lane tire à boulets rouges sur le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux produit par l’Association américaine de psychiatrie) depuis plusieurs années. Sans grande efficacité d’ailleurs, ses attaques ayant une faible portée dans les milieux scientifiques du fait de son incompétence dans le domaine de la psychiatrie – il est professeur de littérature, spécialisé en psychanalyse. Cependant, dans notre démocratie des crédules (Gérald Bronner dixit), ce type d'ouvrage trouve toujours une audience.

Les arguments de Lane sont pourtant grossièrement fallacieux. Le DSM est un outil, et comme tout outil - ne serait-ce qu'un simple marteau - il est toujours facile de trouver quelqu'un qui l'utilise mal. Cela n'a aucune pertinence pour condamner l'outil. On peut certes déplorer que l'industrie pharmaceutique exploite les troubles mentaux classifiés dans le DSM pour faire la promotion de certains de ses produits - mais c'est une autre histoire, dans laquelle, d'ailleurs, le DSM ne joue aucun rôle particulier. Les labos les moins scrupuleux utilisent de façon abusive tous les troubles et toutes les pathologies imaginables tant que cela sert leurs intérêts commerciaux. Par exemple, la migraine et le dysfonctionnement érectile font l'objet de campagnes agressives pour le marketing de certains blockbusters pharmaceutiques. Faut-il pour autant retirer ces deux pathologies de la Classification Internationale des Maladies, voire même mettre en cause l'existence de cette classification? En suivant le raisonnement simpliste de Christopher Lane, la réponse serait deux fois oui.

L'argument central du livre (dans sa version originale, intitulée Shyness : How Normal Behavior Became Sickness – Timidité : Comment un comportement normal est devenu une maladie) avance que le DSM médicalise la timidité en la traitant comme une maladie mentale. Il y a un hic cependant : cette affirmation est fausse. Il n'y a aucune catégorie dans le DSM qui corresponde à la timidité. Il y a dans le DSM IV une catégorie correspondant à la « phobie sociale » (ou « anxiété sociale ») qui est une maladie grave et souvent incapacitante : ceux qui en souffrent restent en général confinés chez eux et sont terrifiés à l'idée de rencontrer d'autres personnes.

Pour Christopher Lane, la phobie sociale n’existe pas, mais est une maladie inventée par le lobby pharmaceutique pour faire croire aux personnes timides qu’elles sont atteintes d’un trouble mental sérieux nécessitant un traitement médicamenteux, le but final étant de créer artificiellement un marché pour un produit pharmaceutique qui autrement ne se vendrait pas. Le tout naturellement avec la complicité active et massive des psychiatres. On baigne donc dans la plus pure théorie du complot…

Il y a probablement en France des dizaines de milliers de personnes qui souffrent véritablement de phobie sociale. Beaucoup d’entre elles se trouvent dans une grande détresse  simplement parce que leur condition n'est pas reconnue faute d'un diagnostic approprié. Et faute d'une culture collective qui reconnaît ce genre de difficulté : pour qu'un bon diagnostic soit fait, il faut d'abord que le problème soit appréhendé comme tel par l'entourage de la personne et ensuite, il faut qu'elle consulte un psychiatre ou un psychologue compétent et ne s’adresse pas à un charlatan (généralement un psychanalyste).

Lorsqu’il est compris qu'une personne est atteinte de ce type de trouble mental, cela ne peut que modifier l’attitude et le comportement de son entourage dans un sens favorable : les proches ont plus de chance de faire preuve de compassion et d’admettre que la personne a primordialement besoin d'aide plutôt que d’être jugée. Par contre, la méconnaissance et des idées fausses au sujet d’un tel trouble peuvent déboucher sur la stigmatisation de l’individu : on le juge responsable de son état – et donc coupable des conséquences – et on légitime et accentue l’exclusion sociale dans laquelle il tend à s’enfermer. Quand on n’accuse pas ses parents d’avoir provoqué le traumatisme originel dont le trouble en question serait la résurgence ! (Je vous laisse imaginer le caractère destructeur sur la famille d’une telle allégation.)

En donnant un nom, en mettant une étiquette sur un trouble comme la phobie sociale, le DSM (ainsi d’ailleurs que la Classification Internationale des Maladies de l’OMS) a d’abord pour but de permettre l’identification de la maladie, condition sine qua non pour l’accumulation de la connaissance sur elle, avec pour finalité de mieux la traiter. Une telle identification peut aussi induire un changement dans les rapports entre être humains vers plus de compréhension, plus de respect et plus de dignité – en bref vers plus d’humanité. Serait-ce justement cela qui dérange Christopher Lane et les psychanalystes (et, incidemment, leurs alliés de l’Église de Scientologie) ?

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