Côte d'Ivoire: "la conviction irrésistible qui déforme les faits et les choses"

L’affaire Dreyfus, qui a bouleversé la société française il y a plus de cent ans, a été provoquée par un bout de papier, «le bordereau», écrit par un agent qui s’apprêtait à livrer des secrets militaires aux Allemands. Le capitaine Alfred Dreyfus fut injustement accusé d’être ce traître. Cette accusation constitua pendant douze ans une fracture qui divisa la France. La crise qui secoue actuellement la Côte d’Ivoire est elle aussi provoquée par un «bordereau» : la fiche de recensement général des votes de la Commission électorale régionale de Bouaké. Il est cependant une différence entre le «bordereau» de l’affaire Dreyfus et cette fiche : le premier était un document authentique dont seul l’auteur n’était pas correctement identifié, alors que la deuxième n’est, de toute évidence, qu’un faux grossier.
Ce procès-verbal de recensement des votes, produit par Laurent Gbagbo pour étayer sa requête en annulation, est le document sur lequel s’est fondé le Conseil constitutionnel ivoirien pour invalider les résultats de trois départements de la Vallée du Bandama, inversant ainsi l’issue de l’élection présidentielle. Si l’on regarde ce PV de près, on s’aperçoit que les juges en ont a fait une lecture partielle et partiale. Ils n’ont retenu qu’une seule incohérence de ce document par ailleurs truffé d’erreurs, pour en déduire que «le candidat OUATTARA Alassane n’a obtenu que 149.598 voix, s’attribuant ainsi frauduleusement, avec la complicité de la Commission électorale régionale, 94.873 voix supplémentaires».

Procès-verbal de la vallée du Bandama du 29 novembre 2010, version L. Gbagbo Procès-verbal de la vallée du Bandama du 29 novembre 2010, version L. Gbagbo

Un examen détaillé du procès-verbal en question montre que rien ne justifie cette conclusion. Les juges ont fait l’impasse sur le caractère essentiel du PV que leur a soumis Laurent Gbagbo, à savoir que son authenticité est loin d’être garantie, tant sont flagrantes les nombreuses anomalies qu’il contient. J’en ai pour ma part dénombré neuf, sans prétendre être exhaustif:
1) La somme des suffrages en faveur du candidat Ouattara enregistrés dans chacun des cinq centres de coordination (149’598) ne correspond pas au montant indiqué sur la ligne TOTAUX (244'471). Le Conseil constitutionnel s’est focalisé sur cette différence et en a conclu, sans autre forme de procès, qu’elle avait pour seule cause la volonté manifeste du candidat Ouattara de travestir la vérité. Les juges ont exclu d’emblée la possibilité que le nombre de suffrages attribués à Ouattara dans le département de Bouaké (42'070) soit faux. Or, même un examen superficiel révèle que ce dernier nombre n’a pas de sens. Il suffit simplement d’observer qu’au premier tour, ce candidat avait obtenu 83'049 voix à Bouaké, et qu’avec le report des voix Bédié du premier tour (64'497), massivement en sa faveur dans tous les départements de cette région, il était assuré d’avoir au deuxième tour plus de 100'000 voix à Bouaké.
2) Le PV indique, pour ce même département de Bouaké, 207'951 électeurs inscrits et seulement 48'301 votants. Cela revient à dire que le taux de participation y a été au deuxième tour de 23,22% (alors qu’il avait été de 82,27% au premier tour). Étrangement, le Conseil constitutionnel n’a pas semblé être interpellé par ce taux de participation extrêmement bas, malgré le fait qu’il soit totalement invraisemblable au regard de la moyenne nationale de participation, de 81,12%, et alors que pas un seul des 80 autres départements n’ait un taux de participation inférieur à 70% (ce qui, dit en passant, témoigne de l’extraordinaire mobilisation des citoyens du pays). Le graphique ci-dessous illustre cette situation pathologique.

Répartition des départements de la Côte d'Ivoire selon le taux de participation au deuxième tour de l'élection présidentielle de novembre 2010 © Pascal Diethelm Répartition des départements de la Côte d'Ivoire selon le taux de participation au deuxième tour de l'élection présidentielle de novembre 2010 © Pascal Diethelm

 3) Les monstruosités ne s’arrêtent pas là. Les résultats de Bouaké indiquent un nombre de suffrages exprimés (159'788) plus de trois fois supérieurs au nombre de votants (48'301) ! Cette impossibilité, qui saute immédiatement aux yeux, ne semble pas avoir inquiété le Conseil constitutionnel.

4) Ce même nombre de suffrages exprimés est incohérent avec les suffrages attribués aux deux candidats à Bouaké. En faisant le total des suffrages indiqués pour Laurent Gbagbo (22'845) et pour Alassane Ouattara (42'070), on obtient 64'915, qui est inférieur aux suffrages exprimés de 94'873 voix, alors que ce total devrait être rigoureusement égal aux suffrages exprimés. Notons que ces 94'873 voix sont exactement celles qui manquent au score du candidat Ouattara à Bouaké pour obtenir le montant indiqué sur la ligne TOTAUX (voir point 1) ci-dessus).

5) Ce même total de 64'915 suffrages pour Gbagbo et pour Ouattara excède le nombre indiqué de votants (48'301)!
6) Si cela ne suffisait pas amplement, observons encore que la somme des votants indiqués dans chacun des cinq centres de coordination (178'555) ne correspond pas au montant indiqué sur la ligne TOTAUX : il y a une différence de 114'147.

7) La somme des votants non inscrits dans les bureaux de vote y ayant voté (5’522) ne correspond pas non plus au montant indiqué sur la ligne TOTAUX (5’512) - même si la différence est minime.
8) Le nombre de suffrages exprimés est, par définition, égale au nombre de votants moins le nombre de bulletins nuls. Cette règle n’est pas respectée par le procès-verbal. En effet, pour Bouaké, le nombre de votants indiqué est de 43'301, le nombre de bulletins nuls de 2'662, ce qui devrait donner un nombre de bulletins exprimés de 45'639 au lieu des 159'788 indiqués, une différence non négligeable qui pouvait difficilement passer inaperçue.
9) On trouve une erreur du même type dans les résultats de Dabakala, même si elle est d’une bien moindre amplitude : le nombre de votants (36'795) moins le nombre de bulletins nuls (584) égale 36'211 et non 36'201 comme indiqué dans le procès-verbal.
20101129-proces-verbal-de-la-vallee-du-bandama-version-cei.jpgOn voit donc que ce PV, qui est un document bref et sans grande complexité, est saturé d’erreurs. Il semble tout à fait incroyable qu’aucune des nombreuses personnes qui l’ont validé en y apposant leur signature n’ait remarqué ne serait-ce qu’une seule de ces erreurs. Ce qui est encore le plus surprenant, c’est de penser que le Conseil constitutionnel, ayant «croisé les chiffres» de ce PV avec ceux du procès-verbal utilisé par la Commission électorale indépendante ait pu conclure que le bon PV était celui truffé de fautes – ne voyant dans celles-ci qu’une manipulation du candidat Ouattara, réalisée avec «la complicité de la Commission électorale régionale» ! Et pourtant le PV de la CEI est d’une cohérence parfaite et contient des chiffres qui sont tous en complète adéquation avec les résultats que l’on pouvait raisonnablement attendre (voir ci-dessus copie de ce PV tel qu’il a été montré sur les écrans de la Télévision Suisse Romande par le porte-parole de la CEI).

Le Conseil Constitutionnel ivoirien a pris une décision d’une gravité extrême en inversant le résultat de l’élection présidentielle et en proclamant Laurent Gbagbo président de la Côte d’Ivoire, provoquant ainsi la crise post électorale que l’on connaît, qui paralyse le pays et dont on ne voit pas encore l’issue. On aurait pu s’attendre à ce qu’une telle décision soit fondée sur des faits très solidement établis et des preuves incontestables. On constate avec regret qu’il n’en est rien : le Conseil constitutionnel s’est appuyé sur un faux document pour en tirer des conclusions infondées et erronées.
On retrouve ici un dénominateur commun entre ce qui se passe aujourd’hui en Côte d’Ivoire et ce qui a immédiatement caractérisé l’affaire Dreyfus, brillamment résumé par Joseph Reinach : «Dès cette première heure s’opère le phénomène qui va dominer toute l’affaire. Ce ne sont plus les faits contrôlés, les choses examinées avec soin qui forment la conviction ; c’est la conviction souveraine, irrésistible, qui déforme les faits et les choses.»

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