Disparition d'un sens

Nous sommes le 25 février 2021, j’ai pu discuter une demi-heure cet après-midi avec Loïc, un client. Il m’a appris avec calme avoir attrapé le coronavirus en mars 2020 en ayant comme seule séquelle la perte du goût.

Aliments Aliments

 

- Presque une année sans avoir retrouvé le goût ? Mais alors, vraiment, tu ne sens plus aucun aliment ?

- Je ne perçois que les saveurs de base, le salé, le sucré, l’amertume, l’acidité... Et encore il faut que ce soit puissant, comme le citron.

- Une tarte au citron, arrives-tu à l’apprécier ?

- Non, c’est le sucre qui prédomine, et un peu l’acidité du citron. Si tu veux, tous les aliments se résument depuis, à leurs bases…et n’ont aucune saveurs.
Étrangement, le seul aliment que je sens est l’oignon, je ne sais pas pourquoi mais même si c’est faible, je le perçois. D’ailleurs, c’est assez gênant car je ne sens que ça et du coup je le sens partout quand quelqu’un en cuisine, près des restaurants, dans les cages d’escaliers...

- Et l’alcool ?

- Un peu le vin, mais je sens seulement les tanins sur la langue, je ne sens rien des alcools forts, sauf leurs chaleurs parfois brûlante.

- Et aucune progression depuis un an ?

- Juste cette perception du salé et du sucré qui est apparue, il faut savoir qu’au début, pendant deux trois mois la perte était totale. Je n’avais aucun goût du tout de rien et ne sentais rien, c’était horrible.
Mais tu sais, j’ai même depuis le temps l’impression d’avoir oublié les goût des aliments. J’ai mangé de tout, des tomates, des cerises, de la viande, des fromages et tous ont des goûts si inexistants ou fortement dénaturés que je sens s’amenuiser la perception que j’en avais. J’ai peur d’ailleurs, si le goût me revenait, de ne pas reconnaître le véritable goût de ce que je mange. D’autant que personne ne pourra me dire si le goût que je sens est le bon.

- J’imagine que peut-être, avec la perte de ce sens, d’autres sensations prennent plus de place? Les textures par exemple ?

- Oui c’est drôle mais je n’aimais pas les gnocchi et aujourd’hui je les préfère car leur texture est agréable, tendre... Plus que les pâtes.

- Et pour les odeurs ?

- C’est pareil, je ne sens pratiquement rien sauf l’oignon.
Les parfums que portent les gens se résument tous à une odeur d’alcool ménager…

- Ce n’est pas trop dur à vivre ?

- Et bien en fait, comme ces perceptions s’oublient, comme je ne sais plus ce qu’elles apportent, je sens de moins en moins le manque de ces plaisirs… C’est un peu comme quand tu ne pratiques plus un sport, au bout d'un moment ça devient abstrait, les sensations s’évaporent.

- Je me souviens de rhumes dont la perte de goût m’était insupportable et pourtant cela ne durait qu'une semaine tout au plus, je me souviens ne plus manger avec plaisir… Arrives-tu à avoir de l’appétit ?

- Je mange sans plaisir, sans appétit, il n’y a plus que le ventre qui me fait savoir que je dois manger... L’envie n’existe plus, elle est liée au plaisir du goût. C'est le besoin de nourriture qui me pousse à manger et il faut même que je me force en cours de repas. 

Loïc pensa tout haut au drame que vivrait un cuisinier, qui, déjà atteint par la fermeture des restaurants, venait à vivre ce type de conséquences.


Je n’y avais pas pensé lors de notre conversation et me dis plus tard que dans la vie sentimentale, dans les relations amoureuses et intimes, l’odeur à une grande importance, participant à générer la répulsion ou l’attirance, à accéder à l’excitation et au plaisir. Je me demande si cette perte génère chez lui un réel handicap…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.