Equateur: victoire populaire indigène, la lutte contre le FMI continue

Occupant l’un des principaux espaces publics de la capitale, les communautés indigènes équatoriennes ont organisé alimentation, hébergement et tâches domestiques avec l’aide de bénévoles locaux pendant une intense mobilisation.

Après 12 jours de mobilisation nationale, de nombreuses nationalités indigènes de l’Equateur et organisations sociales ont réussi à forcer le gouvernement de Lenin Moreno à annuler un décret présidentiel qui éliminait les subventions au carburant dans le pays producteur de pétrole.

Des milliers d’indigènes ont marché vers Quito, la capitale, depuis différentes régions du pays et ont occupé la ville, recevant un soutien sans précédent de volontaires locaux et des universités, alors que les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont duré des jours aux abords du palais présidentiel et de l’Assemblée nationale.

« On peut dire que c’est une zone de guerre. C’est moche, moche, moche. » Margarita, secouriste de l'hôpital Eugenio Espejo de Quito, la capitale de l’Equateur, tentait de reprendre son souffle. Elle venait juste de rentrer au centre de premiers soins situé à quelques centaines de mètres des premières lignes d’affrontement entre les forces de sécurité équatoriennes et des manifestants anti gouvernementaux.

Ce constat douloureux est prononcé quelques minutes après que le Président de l'Équateur, Lenín Moreno, ait décrété un couvre-feu total dans la capitale et le déploiement des forces armées. Le gouvernement a fait cette annonce juste 45 minutes avant l'entrée en vigueur du couvre-feu, à 15 heures heure locale, le samedi 12 octobre, un jour avant que le gouvernement n’entame le dialogue avec les dirigeants indigènes qui ont obligé Moreno à accepter de révoquer le décret qui a déclenché les manifestations.

La mobilisation a commencé en Equateur le 3 octobre, lorsque le gouvernement a annoncé une série de mesures économiques connues sous le nom de “paquetazo” en Amérique latine, incluant le décret présidentiel 883, qui ordonnait l'élimination immédiate des subventions au carburant depuis des décennies. L’ensemble de mesures était conforme aux recommandations du Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre d’un contrat d’emprunt de 4,2 milliards de dollars conclu avec le gouvernement de Moreno en 2018.

Les travailleurs des transports ont entamé une mobilisation nationale avant d’être rejoints par plusieurs organisations indigènes du pays marchant vers la capitale pour soutenir le mouvement social et rejeter les réformes.

Quelques heures seulement après le début des manifestations, Moreno a décrété l'état d'urgence, suspendant les droits civils et permettant le déploiement de l'armée dans le pays pour encadrer les manifestations.

Après deux jours de mobilisation, la grève des transports s'est arrêtée après que le gouvernement ait décidé d'augmenter les prix des transports en commun. Cependant, les mouvements indigènes et les organisations sociales du pays se sont engagées à poursuivre les manifestations.

Conscient que son accord avec les représentants des travailleurs des transports n’avait pas permis d’arrêter les manifestations, Moreno a publié un décret transférant le siège du gouvernement de la capitale Quito à la ville portuaire de Guayaquil et instaurant un couvre-feu nocturne autour des bâtiments stratégiques de l’État le 8 octobre.

Au moins sept personnes ont été tuées lors des manifestations, selon l’observatoire des droits de l’Équateur, tandis que des centaines de personnes ont été blessées dans le pays. Le nombre officiel de personnes interpellées dépasse les 1000.

 

“Amour, soutien et solidarité”

Au milieu de la fumée des gaz lacrymogènes et des feux de camp allumés par les manifestants, Margarita nous a expliqué que les forces de l’ordre ont autorisé les secouristes à s'occuper des manifestants et des policiers blessés.

« Des deux côtés, ils nous permettent de prendre en charge les blessés. En ce sens, ils restent humains », a-t-elle déclaré, ajoutant que les manifestants apportaient leur soutien aux secouristes, leur ouvrant la voie dans les affrontements et essayant de les protéger. « Il en va de même pour la police. Vous voyez, jusqu'à présent, je n'ai pas été visée par des tirs de plombs. "

Les brigades secouristes ont travaillé également avec des infirmières, des médecins et des étudiants des écoles de médecine de la ville pour aider les manifestants blessés. Les médecins bénévoles « aident de toutes leurs forces », soulignait Margarita.

Les médecins avaient mis en place différents postes autour des manifestations et arpentaient les rues en blouses blanches. Ils brandissaient aussi des drapeaux blancs pour éviter d'être pris pour cibles par les forces de l’ordre. Nous avons demandé à plusieurs volontaires de nous faire part de leurs commentaires, mais ils ont refusé de répondre car seuls les secouristes étaient autorisés à parler aux médias.

A partir de leur arrivée à Quito le 7 octobre, les communautés indigènes ont occupé le principal centre culturel de la capitale appelé "La Casa de la Cultura", Maison de la Culture, et le parc adjacent, à seulement 900 mètres de l'Assemblée nationale. La plus grande organisation indigène du pays, la Confédération des Nationalités Indigènes de l'Équateur (Conaie) ainsi que d’autres organisations, y ont tenu des assemblées quotidiennes de prise de décision sur les exigences du mouvement, ses prochaines étapes et l’organisation des manifestations en direction des différents édifices gouvernementaux.

Loin de chez eux et voyageant ensemble, familles et communautés, enfants et des personnes âgées, des milliers de manifestants indigènes organisent l’alimentation, l’hébergement des abris et des fournitures médicales dans et autour du centre culturel et du parc avec l'aide de bénévoles et des dons de personnes et de groupes différents. autour de la ville.

“Nous recevons l’amour, le soutien et la solidarité des habitants de Quito et des différentes provinces du pays qui arrivent avec des médicaments, des affaires de toilette, de l’eau, de l’eau potable ”, a déclaré une femme qui travaillait bénévolement à un poste de donation alors que les volontaires formaient des chaînes humaines pour transporter des provisions de nourriture, des vêtements et des matelas. “ Nous sommes ici de tout notre cœur, par solidarité." Les communautés indigènes ont installé des cuisines pour nourrir “tout le monde, dans les affrontements et aux alentours”.

Pendant ce temps, étudiants, éducateurs professionnels et retraités se sont regroupés dans les universités pour prendre soin des enfants, des mères avec leurs bébés et des anciens;

La plupart des manifestants ont été hébergés à la Maison de la Culture et dans plusieurs universités de la ville telles que l’Universidad Catolica, l’Universidad Salesiana et la plus grande université publique du pays l’Université Centrale. 

D’autres ont été accueillis par les habitants de quartiers populaires comme La Vicentina, où les habitants ont mis à disposition “d’hommes et de femmes des espaces pour passer la nuit”. La bénévole était sûre que “la solidarité permet aux indigènes de continuer à lutter”.

A une autre entrée de la Maison de la Culture, Alicia, 30 ans, était postée avec d’autres volontaires qui distribuaient aux manifestants des chiffons imbibés de bicarbonate pour qu’ils puissent résister aux grenades lacrymogènes lancées par la police quelques centaines de mètres plus loin.

“Je suis venue aujourd’hui, j’ai laissé mon fils à la maison avec ma mère, en solidarité avec nos frères indigènes” a dit Alicia avant d’ajouter qu’elle était venue avec son père pour déposer des dons et qu’elle avait décidé de rester pour aider.

 

Pain et Violence

Dans un pays où peu de mobilisations à grande échelle ont eu lieu durant les 12 dernières années, la mort de sept personnes en moins de 10 jours est tout sauf normale. Alicia et de nombreux bénévoles ont tenu le gouvernement pour directement responsable de la montée de la violence. “Nous sommes le peuple équatorien, nous sommes tous unis là-dedans, et beaucoup d’entre nous sommes indignés par tant de morts et de massacre. C’est à cause de l’Etat, de la police, de l’armée.”

Alicia a aussi reconnu que de nombreux membres de la police et miliaires “ont des parents indigènes, qui viennent de différentes communautés dans le pays”, elle espérait qu’ils ne s’en prennent pas au peuple malgré leurs uniformes et leurs armes.

Pendant les confrontations des jours précédents, des manifestants ont été vus lançant des bouteilles et des sacs remplis de petits pains aux policiers en criant “C’est comme ça que te traite le peuple, souviens-t’en !”

Alors que les manifestations paralysaient le pays, la police a fait usage de gaz lacrymogènes, balles de caoutchouc et de canons à eau et bloqué les accès au palais présidentiel alors que les manifestants tentaient d’y accéder. Ces derniers ont aussi brièvement occupé l’Assemblée nationale le 8 octobre, avant d’en être expulsés par les forces de l’ordre.

La plupart des médias locaux ont critiqué les manifestations pendant que le gouvernement et ses appuis traitaient les manifestants de “zanganos” - bons à rien, reprochant aux mobilisations d’empêcher la population de se rendre au travail.

“Nous sommes tous équatoriens. [Les indigènes] sont nos frères” répondait Alicia à ces arguments. “C’est grâce à eux que nous avons à manger sur nos tables. Ils travaillent de l’aube jusqu'au soir dans les champs pour cultiver et apporter leurs produits dans les grandes villes. Sans eux, les grandes villes ne seraient rien. Ce sont eux notre force de travail, pas les grandes entreprises.”

 

Une victoire populaire

Les protestations ont pris fin dimanche lorsque le gouvernement et les dirigeants des nationalités indigènes sont arrivés à un accord après un débat sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies. Les discussions, diffusées en direct à la télévision dans tout le pays, ont été animées avant que les modérateurs ne décrètent une pause de près de deux heures sans caméra durant laquelle l’accord a été conclu.

Le Président Moreno a accepté de révoquer son incendiaire décret 883 éliminant les subventions au carburant. Forts de cette victoire, les dirigeants indigènes ont accepté de faire partie d’une commission qui élaborera un nouveau décret implémentant des coupes budgétaires dans d’autres domaines pour répondre aux exigences d’austérité du FMI. 

Lundi matin, le gouvernement a levé l’état d’urgence et le couvre-feu à Quito. Dans un dernier acte de solidarité et d’organisation populaire, les indigènes, accompagnés de volontaires et de policiers, ont nettoyé les rues de la ville et levé les barricades bloquant les voies. Moreno a officiellement révoqué le décret 883 plus tard dans la journée.

Alors que de nombreuses voix ont célébré la décision de Moreno comme une victoire populaire contre le FMI, de grands médias de communication et des publications progressistes à l’extérieur du pays ont faussement prétendu que le gouvernement équatorien avait écarté l’ensemble des mesures d’austérité, certaines prétendant même que les accords avec le FMI avaient été abandonnés.

Cependant, la plupart des mesures d’austérité économique, telles que la réduction des vacances dans le secteur public de 30 à 15 jours par an et la réduction des salaires et de la protection sociale pour les employés du public et du privé, restent intactes.

L’exécutif doit désormais présenter les réformes suggérées par le FMI à l’Assemblée nationale. Nombreux sont ceux qui restent en alerte face aux annonces antérieures du gouvernement concernant un second ensemble de mesures d’austérité qui serait présenté une fois les premières mesures acceptées.

Certains affirment même que la suppression du décret n'était pas une victoire réelle, le gouvernement ayant clairement indiqué qu'un nouveau décret présidentiel concernant les subventions au carburant devrait être approuvé dans le cadre de la nouvelle commission nationale. L'ONU a annoncé que la nouvelle commission devait se réunir cette semaine pour la première fois.

Pendant ce temps, les mouvements indigènes du pays, crédités du renversement de gouvernements au cours des dernières décennies, mais nettement moins puissants et moins organisés au cours des dernières années, semblent avoir retrouvé leur détermination et ont été renforcés par cette victoire récente, même partielle.

Article de Mohammed Hamarsha et Cloé Perol.

Mohammed Hamarsha est journaliste et travailler actuellement pour teleSUR English. Cloé Perol travaille en freelance. Ils sont tous deux basés à Quito, en Equateur.

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