Le Brésil de Jair Bolsonaro inquiète la jeunesse

Au pouvoir depuis janvier 2019, celui que l’on surnomme le « Trump tropical » menace sérieusement les acquis démocratiques au Brésil et inquiète particulièrement la jeunesse...

Au pouvoir depuis janvier 2019, celui que l’on surnomme le « Trump tropical » menace sérieusement les acquis démocratiques au Brésil et inquiète particulièrement la jeunesse. Plus de 30 ans après la fin de la dictature, la jeune démocratie brésilienne bascule à nouveau vers l’inconnu. Après une campagne présidentielle marquée par des propos racistes, misogynes et homophobes, Jair Bolsonaro est élu président de la république le 28 octobre 2018. Dans un pays où le vote est obligatoire, il remporte l’élection avec plus de 55,1 % des voix face au candidat du parti des Travailleurs (PT), Fernando Haddad, le successeur de Lula.

« Comment un homme qui se réclame ouvertement nostalgique de la dictature est-il arrivé au pouvoir ? » c’est bien ce que se demande Giulia Conte, étudiante en Histoire à l’Unicamp, première université du Brésil et d’Amérique Latine, située à Campinas, ville d’un million d’habitants dans l’État de São Paulo, l’Etat le plus riche du pays. Dans le milieu étudiant brésilien, l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro a été vécu comme une véritable onde de choc. La jeunesse brésilienne a peur pour son avenir. Dans un pays très paradoxal, où le conservatisme religieux des églises évangéliques se mêle à la sexualité débridée et à la violence promus par le funk brésilien (style musical originaire des favelas), l’accès aux études supérieures permet de rêver d’un avenir meilleur et de s’éloigner des dérives de la société brésilienne.

Mais avec Bolsonaro, c’est tout le système éducatif brésilien qui est attaqué. Il accuse les écoles primaires d’encourager l’homosexualité par le biais du « kit gay », programme soutenu par l’UNESCO et conçu comme une campagne de sensibilisation pour la lutte contre l’homophobie. Le « kit gay » a mouvementé la campagne présidentielle et a fait l’objet de fausses accusations et de « fake news » de la part du président d’extrême droite. Bolsonaro a également promis de purger les « ordures marxistes » des universités brésiliennes. Selon lui, il faut libérer les universités de l’idéologie socialiste, au risque de « finir comme le Venezuela ». Et Bolsonaro ne compte pas faciliter l’accès à l’université aux minorités et aux personnes issues de milieux défavorisés. Le sort des afro-brésiliens et des indigènes, déjà largement discriminés dans l’accès à l’éducation supérieure, ne va pas s’arranger. C’est bien tout le contraire.

« Bolsonaro est un président raciste, il ne nous représente pas » s’exclame Julianne Gaby, étudiante métisse d’origine africaine à l’Unicamp et originaire du Nordeste, région la plus « africanisée » du Brésil mais aussi l’une des plus pauvres. Julianne vient d’une famille défavorisée de l’État de Bahia, elle a pu intégrer l’université publique en réussissant le « vestibular » (examen d’entrée). La réussite à cet examen garantit l’accès à l’université publique gratuite qui est traditionnellement réservée à l’élite blanche brésilienne dans une société marquée par l’esclavage. Les universités privées sont bien souvent trop onéreuses pour ces familles à faibles revenus et bien que cela puisse paraître contradictoire, l’enseignement est généralement considéré de moindre qualité en comparaison au cursus proposé par les universités publiques. Pour Julianne, c’est une fierté d’étudier dans l’université la plus prestigieuse du pays mais aussi d’Amérique Latine. « Parmi mes amis d’enfance, peu ont eu la chance de pouvoir intégrer l’université » lance Julianne. Le Brésil étant un pays fracturé entre le nord pauvre et le sud riche, la faible qualité d’enseignement reçue dans le nord du pays rend difficile l’accès au « vestibular » aux jeunes du Nordeste. Et parfois la nécessité de travailler pour complémenter le revenu des familles ne facilite pas les choses. À l’inverse des universités, les écoles privées offrent une éducation bien meilleure à celle des écoles publiques mais elles sont généralement inaccessibles aux familles les plus modestes. Ce qui rend d’autant plus difficile la préparation pour le « vestibular ».

Bolsonaro inquiète. Il a déjà annoncé qu’il souhaitait revoir à la baisse, voire supprimer, les quotas autorisés pour les minorités dans les universités publiques. Cette loi, adoptée sous le gouvernement Rousseff (PT), a pour but de diversifier l’origine ethnique des étudiants. Elle impose des quotas dans les universités pour les minorités noires et indigènes. Les universités qui appliquent des quotas doivent réserver 50% de leurs places à des étudiants issus d’écoles publiques donc dans la majorité des cas issus de milieux modestes. Et lorsqu’on lui dit que cette loi vise à compenser la « dette historique » de l’État brésilien envers les noirs, Bolsonaro répond « Mais quelle dette ? Moi je n’ai jamais réduit personne en esclavage dans ma vie. » Cela illustre bien l’ironie du pouvoir en place.

Pour Julianne, cette loi est un plus pour l’égalité des chances, elle garantit l’accès à l’éducation pour les noirs. Elle, elle a directement bénéficié de cette discrimination positive. Elle grandit dans une petite ville de l’État de Bahia, dans le « sertão », c’est l’arrière-pays du Nordeste. Une zone aride qui connait de nombreuses sècheresses où les faibles rendements agricoles alimentent la misère. Elle suit sa scolarité dans une école publique. Ayant toujours obtenu de bons résultats, elle passe le « vestibular » avec succès. Aujourd’hui elle sait qu’elle a pu intégrer l’université en partie parce que l’Unicamp applique une politique de quotas. « J’ai travaillé dur pour intégrer l’université, mais venant d’une école publique et en me déclarant noire pour le vestibular, j’ai pu bénéficier de la politique des quotas » affirme- t-elle. Elle sait qu’elle a eu de la chance, mais à présent elle s’inquiète pour les générations à venir. Bolsonaro est imprévisible et ses nombreux dérapages racistes ne laissent pas entrevoir un avenir meilleur pour les noirs au Brésil. Il a par exemple déclaré à la télévision que ses fils ne sortiraient jamais avec des femmes noires car ils ont été « bien éduqués ».

Derrière le mythe de la démocratie raciale, le racisme existe bel et bien au Brésil, et il est ancré dans les institutions. C’est l’héritage direct du rapport de force induit par l’esclavage. Le racisme, Julianne, elle considère qu’elle l’a déjà vécu.Depuis qu’elle habite dans l’État de São Paulo, elle perçoit que certaines personnes ont une attitude différente à son égard.

« À Bahia, je me sens moins jugée, ici on me laisse sous-entendre que je serais plus jolie si j’avais des traits africains moins prononcés. »

Plus de 50% des brésiliens ont des origines africaines, mais les noirs restent exclus des lieux de pouvoir et de l’université. Selon l’IBGE, l’institut brésilien de géographie et statistiques, en 2015, seul 12% de la population afro-brésilienne a accès aux études supérieures. Et sous Bolsonaro ce chiffre ne risque pas de progresser. Certains l’accusent de démocratiser le racisme. La jeunesse, et plus particulièrement la jeunesse afro-brésilienne, entend bien défendre ses droits et se regroupe autour de la figure de Marielle Franco. Cette femme politique de Rio de Janeiro est morte assassinée le 14 mars 2018. Elle a souhaité faire de son mandat un lieu de débat sur le genre, la favela et la négritude. Elle est aujourd’hui érigée comme symbole de résistance par l’opposition politique brésilienne mais aussi par la jeunesse attachée à la défense des droits des femmes, de la communauté LGBT et des afro- brésiliens. Le nouveau gouvernement de Bolsonaro est accusé d’être directement impliqué dans l’assassinat de Marielle Franco. Un an après son assassinat, l’affaire n’est pas encore résolue, mais l’épouse de l’un des assassins présumés, travaillait pour le député Flavio Bolsonaro, fils du président.

Face aux propos et mesures radicales de Jair Bolsonaro, une partie de la jeunesse a décidé de s’organiser. Mais dans un pays qui a connu la dictature plus de 20 ans (1964-1985) et qui n’a pas de tradition forte de contestation politique, le combat s’avère compliqué.

La seule chose certaine aujourd’hui c’est que le Brésil fait un grand saut vers l’inconnu. La jeunesse est la premiere victime des mesures radicales du président. En fonction depuis 3 mois, Jair Bolsonaro semble décider à transformer le Brésil.La jeunesse brésilienne est l’avenir de ce pays et elle en a bien conscience.

Il ne reste plus qu’à espérer que le Général de Gaulle avait raison lorsqu’il a dit que « Le Brésil est un pays d’avenir et il le restera ».

Pascal Singer

 

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