Sommet de Cannes: retour sur un G vain

De la présidence française du G20, à laquelle le sommet de Cannes est venu apporter un point final, on ne retiendra sans doute pas grand chose. Resteront dans la mémoire des français d'ici quelques mois la mise en scène savamment orchestrée d'un président déjà en campagne, dialoguant avec les grands dirigeants de la planète, ainsi que les quinze minutes d'interview commune élégamment concédées par Barak Obama à son hôte, où les deux présidents en difficulté dans les sondages ont échangé jusqu'à l'écoeurement les compliments et les démonstration d'amitié.

Car sur le fond, le bilan de ce G20 est loin d'être aussi bon que les envolées lyriques des discours présidentiels voudraient nous le faire croire. Et cette absence de résultat n'a, contrairement à ce que l'Elysée sous-entend, n'a pas grand chose à voir avec la crise majeure que traverse l'Europe. Le premier ministre grec aura au mieux été un bouc émissaire bien utile pour camoufler l'échec d'un président qui semble toujours persuadé que la gesticulation et les photos avantageuses montrant sa personne aux côtés des leaders des plus grandes économies mondiales suffisent à berner les français.

 

Quel bilan pour ce G20? Prenons quelques exemples.

La question agricole, dont on a souligné avec fierté dans l'entourage présidentiel que c'est la première fois qu'elle est évoquée dans un sommet international aussi important. Deux enjeux majeurs ont fait l'objet de négociations au cours de l'année qui s'achève : la nécessité de produire davantage pour répondre à l'augmentation de la demande à venir, et celle de réguler les marchés pour mettre un termes aux pratiques spéculatives scandaleuses sur les marchés agricoles.
Pour assurer la sécurité alimentaire des neuf milliards d'être humains que comptera notre planète en 2050, la production agricole devra augmenter de 70%. Le G20 a donc décidé d'accroître la production agricole. Promesse louable, mais comment y croire lorsqu'on connaît la longue liste des vaines promesses à laquelle celle-ci vient s'ajouter? En juillet dernier, seulement un cinquième de l'argent promis à l'Aquila en 2009 pour lutter contre la faim et aider les agriculteurs des pays pauvres avait été effectivement déboursé. La France elle même n'avait en juillet rempli que 28% de ses promesses d'aide financière, alors que l'échéance arrive en 2012
. De plus, sur les 22 milliards de dollars promis au total pour développer l'agriculture, seulement 6 relevaient de promesses réellement nouvelles. Le contraste avec les annonces ambitieuses issues du G20 est saisissant.

Second thème majeur, celui de la régulation des marchés agricoles. Là encore, la France a le mérite d'avoir voulu s'attaquer à des pratiques immorales, menaçant la sécurité alimentaire de millions de personnes et la survie de très nombreux exploitants agricoles livrés à la merci d'un petit nombre d'institutions financières. Le G20 a décidé de créer un système d'information sur les marchés agricoles, alors qu'on sait que des mesures comparables qui existent déjà n'ont pas eu l'effet escompté, notamment s'agissant du prix du pétrole. Ces décisions seront loin de garantir le degré de transparence des marchés qui est nécessaire, et les quelques mesures de régulation proposées sont bien trop faibles, de l'avis même des experts des nations unies

, pour avoir un réel impact sur les pratiques spéculatives. De plus, quel sens y a-t-il à aborder la question de la spéculation et ériger le droit à la sécurité alimentaire au rang de priorité absolue, si nous continuons par ailleurs à subventionner massivement les biocarburants, ce qui encourage les pratiques spéculatives, détourne les ressources de la production alimentaire, et crée des déséquilibres majeurs sur les marchés agricoles? Comment avoir l'air crédible en parlant de sécurité alimentaire, alors que les stocks d'intervention en cas de crise grave ne seront désormais tolérés qu'à une échelle très limitée, dans des cas spécifiques, afin de de pas gêner la concurrence libre et non faussée garantie par l'OMC?

La taxe sur les transactions financières, dont "le monde entier" approuverait le principe. Depuis combien de temps le président nous promet-il que si les autres n'y vont pas, nous irons seuls? Qu'attendons nous donc pour montrer le chemin? Le président a annoncé qu'un groupe de pays pionniers serait prêt à se lancer, même si aucun calendrier n'a été présenté. Avancée non négligeable mais relativement modeste si on considère que certains pays appliquent déjà une taxe sur le secteur financier (y compris la Grande Bretagne, qui a un "stamp duty"), et que la France avait elle-même une taxe sur les transactions en bourse, malheureusement supprimée en 2008 par... Nicolas Sarkozy! De plus, des études ont démontré qu'une taxe sur les transactions financières était applicable dès à présent, y compris à l'échelle de la France, sans pour autant pénaliser notre secteur financier...

La dimension sociale de la mondialisation, à laquelle le président qui voulait "moraliser le capitalisme" en 2008 n'a consacré que quelques secondes lors de sa conférence de presse, sans esquisser de propositions plus concrètes qu'un vague engagement du G20 à "soutenir l'initiative internationale pour un socle de protection sociale", sans engagement contraignant ni perspective de financement dédié? Certes, La Chine et l'Inde se sont engagées à "développer un socle de protection sociale minimal", mais les nombreuses conditions associées à cet engagement illustre une absence de volonté politique ferme que seules des mesures contraignantes, conditionnant les échanges commerciaux au respect de normes écologiques et sociales et de droits humain fondamentaux, pourraient permettre de réels progrès vers une protection sociale universelle minimale. Or, de telles mesures, il n'a pas été question.

Est-il même nécessaire de revenir sur la question des paradis fiscaux, dont le président claironnait il n'y a pas si longtemps la disparition, et qui en réalité n'ont pas disparu. Pour preuve, une nouvelle liste de pays non coopératifs a été établie? Là encore, la stratégie du bouc émissaire employée par Nicolas Sarkozy est bien pratique pour lui permettre de camoufler ses échecs. Au lieu de se contenter de fustiger quelques îles et territoires lointains, pourquoi ne parle-t-on pas de l'évasion fiscale pratiquée au quotidien et à grande échelle par les plus grands groupes européens et mondiaux? De nombreuses entreprises bénéficient des externalités positives générées par des biens publics financés par l'Etat (systèmes de santé, assurance chômage, systèmes éducatifs performants, régulation des marchés) mais se soustraient à leurs responsabilités à l'égard de la collectivité, et ce en toute légalité!

 

Au delà des propositions de fond, où est le "leadership" et la volonté dont le président n'a cessé de se targuer? Sur tous les sujets, il s'est vu imposer les choix et les exigences de nos partenaires, qu'il s'agisse de l'Allemagne, des Etats Unis, ou des pays émergents... Le plan de sauvetage de l'Europe a été dicté par l'Allemagne. La taxe internationale sur les transactions financières, les Etats Unis n'y opposent certes plus un veto catégorique, mais ils n'en veulent toujours pas. L'aide des émergents au fond de solidarité européen a été gentiment refusée, comme l'a souligné la chancelière Merkel elle-même à Cannes. Ils attendent le début de l'année prochaine, où les modalités pratiques du plan de sauvetage seront exposées, pour se prononcer sur un éventuel soutien financier à l'Europe. Ces pays ont par ailleurs d'ores et déjà annoncé que toute aide passerait nécessairement par le Fonds monétaire international. Ces réticences sont somme toute peut étonnantes: pourquoi le Brésil ou la Chine viendraient-ils investir leurs économies chèrement gagnées par des populations bien moins riches que nous, alors que l'Allemagne refuse de s'engager davantage dans le mécanisme de solidarité sensé aider les maillons faibles de l'Europe?

Pour conclure, il n'est qu'un petit nombre de médias et de responsables politiques français pour vanter le succès de la présidence du G20. La presse internationale se montre bien plus sévère à l'égard du bilan médiocre de notre président : "flop", "absence d'accord"... Si certains sont sortis plus humiliés de ce sommet que Nicolas Sarkozy, ce sont bien les dirigeants de la Grèce et de l'Italie, contraints de renoncer à leur souveraineté pour se voir accorder, pistolet sur la tempe, un remède qui ne fera qu'aggraver leurs maux.

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