A T T A Q U E F R O N T A L E C O N T R E L A P E N S É E
Je crains qu’il y ait dorénavant lieu de préciser ce qu’est la pensée : elle relève d’une connaissance qui s’effectue par idées. Celles-ci, co-naturelles aux choses créées et à l’esprit qui connaît composent le trésor à partir duquel peuvent se développer la science et les activités les plus dignes de notre humanité. Elle ouvre à toutes les modalités de l’apparaître, oriente vers la constitution d’une science certaine mais aussi vers toutes les formes d’art et plus généralement vers la transformation continuée de soi-même, des autres et du monde. C’est seulement sur fond d’élucidation préalable de sa propre nature que la pensée se développe ou rompt. Alors seulement la raison s’épanouit et fait multitude.
De ce point de vue, il faut l’affirmer, compte tenu du scientisme béat du Ministre de l’éducation, la science ne pense pas.
Le recours constant à de supposés acquis des sciences, en particulier cognitives, n’est qu’une instrumentalisation politicienne au service des intérêts à court terme du patronat qui depuis les accords de Lisbonne signés par Lionel Jospin prétend faire collaborer l’ordre scolaire à l’employabilité à court terme.
À cet égard, le flou du rapport Mathiot sur l’enseignement professionnel ne fait que masquer la volonté de transférer aux régions la voie professionnelle pour adapter l’offre de formation aux besoins des entreprises locales. Il va de soi que la modularisation du lycée et le souhait de voir le conseil pédagogique jouer un rôle décisif dans l’offre de formation produira un système éducatif au seul service des bassins d’emplois. Les « unités d’accompagnement » sont d’ailleurs explicitement prévues à raison de 3 heures hebdomadaires pour préparer entre autres à l’orientation. Le groupe classe doit donc être brisé pour promouvoir l’auto-entreprenariat de l’élève livré dès 15 ans à l’individualisation de son parcours.
Qui peut croire qu’un élève en difficulté dans un lycée excentré qui n’offrira pas tous les modules de formation puisse faire autre chose que consentir à l’ordre social qui s’impose à lui ? Pour faire simple : techniques et commercialisation pour les banlieues et latin-grec pour quelques lycées de centre ville.
Les réformes qui se préparent ne sont rien d’autre qu’une révolution néo-libérale qui masque ses desseins sous les noms de modularité, d’individuation et de partenariat.
Tout cadre collectif, fait d’apprentissage et de culture, de mémoire et de tradition, de partage et de luttes doit disparaître. La construction de soi en tant qu’esprit libre, ouvert, attentif et critique doit aussi s’effacer pour promouvoir l’auto-entreprenariat dit autonome mais asservi de fait à l’ordre financier néo-libéral.
Quant à la philosophie, encensée avec la pire mauvaise foi comme « discipline universelle », rappelons ce qu’elle était encore au regard du programme de 2003 déjà conquis de haute lutte par la profession :
« (… elle) a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement et de lui offrir une culture philosophique initiale. Celle-ci n’est proprement philosophique que dans la mesure où elle se trouve constamment investie dans la position des problèmes et de leurs solutions possibles ; l’exercice du jugement n’a de valeur que pour autant qu’il s’applique à des contenus déterminés et qu’il est éclairé par les acquis de la culture.
Cet enseignement vise à développer chez les élèves l’aptitude à l’analyse, le goût des notions exactes et le sens de la responsabilité intellectuelle. Il contribue ainsi à former des esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience critique du monde contemporain. »
La liberté pédagogique est depuis 1905 le corrélat des instructions du programme d’Anatole de Monzie de 1925. Il postulait en effet que la liberté est le moyen et la fin de la philosophie.
La dynamique y compris verbale d’un cours de philosophie adresse à l’élève une puissance d’ouverture dialogique qui le porte en principe à l’interlocution.
C’est cette force considérée comme un symbole que prétend valoriser le ministre Blanquer. Ce faisant, il ignore l’expérience première d’un cours qui porte en lui l’exigence et la réciprocité de l’estime de soi et non la vaine conquête d’un hochet symbolique.
Le travail philosophique atteste du dialogue comme engagement ontologique et politique. Il permet une approche inaugurale qui pose l’acte et la puissance du penser.
Il se réalise par le dialogue avec la classe et produit, quant il se peut, une expérience collective décisive, celle de femmes et d’hommes assez libres pour contrôler le pouvoir et garder le souci d’être au monde ensemble.
Faire de la philosophie est alors, en s’assurant que les élèves interrogent la construction même des concepts et les mettent en relation avec le monde contemporain, le cœur démocratique de l’enseignement.
Plutôt que d’abolir la philosophie, les réformes du secondaire et de l’accès à l’université, feraient mieux de réconforter et d’instituer à nouveaux frais les actes d’une parole libre qui cherche avec courage et détermination à se soucier de soi, des autres et du monde.
Faire en sorte que la philosophie puisse encore parler, s’adresser à des élèves mûris par l’étude pour que leur attention, leur vigilance, leur vigueur aient pour effet que leurs propres exigences critiques et leurs responsabilités intellectuelles soient véritablement à l’œuvre.
Comme de cela, il n’en est plus jamais question nulle part, il me semble que la société toute entière devrait se reconnaître dans les plus de 5000 professeurs de philosophie que la France appointe encore, pour garder et transmettre la civilisation du livre, l’étude patiente des textes, le dialogue affronté au réel et la Pose recueillante qu’elle réclame.
C’est dorénavant à cette seule mobilisation générale que j’appelle.
Pascal Verrier
Professeur de philosophie