M A R G A R E T H E V O N T R O T T A P H I L O L O G O S
Hannah Arendt
Un si beau film en effet de la prise de vue aux cadrages, du scénario à la distribution. Des dialogues allant à l'essentiel et une belle constance de l'image et du propos.
Où en est t'on en effet lorsque le "si gentil voisin" fait remettre à la philosophe une lettre écrite la traitant de "sale pute antijuive" ? Génie du cinéma qui en une courte séquence montre la "banalité du mal" !
Le film est superbe et juste et c'est cela qui paradoxalement est insupportable. D'autant que les avis sont unanimes, que la presse s'enflamme et que des tirés à part de magazines spécialisés sont distribués à titre promotionnel pour appeler à "retrouver la suite se l'article dans le numéro de mai."…
La bêtise croît or il serait souhaitable de parvenir à lui nuire.
Pour ce faire, bien souvent, le retrait des images s'impose. Pour que la pensée puisse advenir il convient certes de regarder, d'écouter et de voir mais engrainé de toute l'autorité chaleureuse du lire antérieur. En 1975, Margarethe Von Trotta entrait d'ailleurs dans les années de plomb en portant à l'écran un livre d'Heinrich Böll dénonçant la presse à sensation et le système policier qui avait eu la peau de "l'honneur perdu de Katarina Blum". Hannah Arendt est vilipendée, insultée, menacée, Katarina était calomniée humiliée. "Le coup de grâce" en 1976 complétera ce travail sur la défaite, de la vérité, de l'amour, de la pensée en s'appuyant sur un texte de Marguerite Yourcenar racontant la liaison tragique entre un prince blanc et une russe rouge.
Le film démontre sensiblement une idée et nous touche là où celui d' Eyal Sivan et de Rony Braumann : "Un Spécialiste" (1999) se contentait de montrer en passant imperceptiblement à la couleur. Pouvons nous encore élaborer, construire et énoncer des phrases porteuses d'humanité ? Lutter contre la disparition bien sûr des juifs d'Europe à l'époque mais tout autant du monde en ce "temps disloqués"? Or, le monde de la vérité est constitué de bien plus de morts que de vivants et la lecture seule nous garde dans l'innocence de ce qui tient. Combien sommes nous à nous évertuer encore à lire et partager quand tout le système broie et dilapide dans une anomiegénéralisée ? Le dérèglement social est tel ! L'idéologie produisant de l'inepte et du contingent se sert du spectacle éphémère pour broyer le durable et le nécessaire à venir et à créer.
Il y a dans ce délitement une vertu à se révolter car l'humiliation est partout, à l'école comme dans les entreprises. La razzia est générale contre la pensée qui n'est plus qu'une dépouille balancée par quelques idolâtres verbeux.
Nous sommes une société de suicidés et la terreur est aveugle satisfaite et douce qui bavarde en classe et glose ou babille en réseau tandis que quelques folliculaires se gaussent et se renvoient en miroir leur complaisance vaine effacée dès la parution du lendemain.
Oui, j'aime ce film et sa belle et tranquille interprétation mais plus que du travail et d'œuvre, n'oublions pas qu'Hannah Arendt appelait à l'action, à l'otium (pas au negotium) et à l'auctoritas des anciens, à la présence de ce qui demeure: l'amour Augustinien et l'être Heidegerrien. Au grand Amour tellement menacé…
Comment tiendrait-il face à l'innommable ?
Tout ce cinéma est bien beau mais dans l'effondrement actuel, sûrement pas au point d'oublier que la révolte doit venir et que l'insurrection viendra.
Il faudra sans doute autre chose pour des temps meilleurs qui nous désastrent enfin que ces émois, ces larmes et ces bonnes intentions que cet "agir communicationnel" finalement bien tempéré pour qu'une véritable révolution dans l'ordre de la pensée revienne enfin et que le corps social, pas nos corps humiliés affligés ou déçus sortent enfin de leur aliénation et que la nausée monte pour faire pièce au suicide généralisé dans lequel nous sommes.
De cette brutalité de l'impensé radical que dénonce ce film, n'oublions pas non plus que son auteur et son héroïne sont philologues d'abord, philosophes et engagées surtout !
Aujourd'hui, certains professeurs, comme elles, subissent l'opprobre dans les salons mais en sont surtout à veiller à ne pas tourner le dos et à bien savoir à quel endroit de la classe il faut se tenir pour ne pas être en danger.
Français, encore un effort pour être bons pédagogues !
Ce billet d'humeur désenchanté du samedi 18 mai 2013.
Pascal Verrier