LA SÉCESSION NOTRE MORT

Une société incapable d'enchanter autrement que par la fétichisation de la marchandise, sans valeur à transmettre, sans exemple de vertu dans la conduite des affaires du monde ne peut que saper l'autorité des professeurs. Ce délitement général non seulement manifeste l'inexistence de notre civilisation mais fait le lit de la barbarie.

 

L A    S É C E S S I O N    N O T R E    M O R T

 

 

Le professeur d’histoire géographie Samuel PATY a été décapité ce 16 octobre 2020 à Conflans Sainte-Honorine. Ce crime effarant relève pourtant comme les précédents d’une logique directe qui n’apparaît pas dans les analyses qui pourtant sont foison.

Le principe de laïcité pourtant constitutif de l’histoire de la République française, inscrit dans la constitution de 1958 sensée nous gouverner, a depuis longtemps perdu tout socle de validité constant. Oublié des législateurs et des gouvernants, strictement ignoré des classes dominantes assises sur les gains sans mesure d’un capitalisme financier international qui domine tout, et finalement sorti même de l’esprit des professeurs et des enseignants.

La loi aberrante de 2004, fruit d’une longue déliquescence de l’esprit révolutionnaire originaire a en effet prétendu imposer par la loi au sein de l’école publique l’interdiction de ports de signes religieux ostentatoires. Mais ce faisant elle manifestait l’impuissance totale de la République à faire corps avec la nation et le peuple.

Le concept même de laïcité, tel que la loi de 1905 parvient laborieusement à l’établir dans le sang et les larmes, suppose en effet une vie démocratique fervente et active. Or l’élection de François Mitterand après des décennies de satisfactions vaguement embourgeoisées d’anciens colonisateurs racistes devenus petits boutiquiers rancis a permis de croire que la société des potes tranquilles était advenue.

Mais tandis que les radios devenaient enfin « libres » et que les minorités engageaient la lente marche de la respectabilité juridique toujours pas acquise, le marché s’émancipait de toutes normes sous la capitulation en rase campagne des idéaux de la gauche dès 1983 !..

Il fallait que la France « gagne » bref que les actionnaires et non plus les industriels fassent fructifier les capitaux. On finit même par fermer le palais Brongniart qui de toutes manières ne collectait plus un seul franc pour quelque investissement entrepreneurial que ce soit.

Le monde associatif, syndical et militant a donc passé près de 50 ans a jouer les faire-valoir du sociétal en grignotant misérablement quelques droits au sein des entreprises, des institutions et des établissements publics tandis qu’aucune loi ne limitait la démesure des profits boursiers et la destruction inexorable de toutes productions locales. Les dividendes boursiers à deux chiffres exigeaient la délocalisation mondiale, la circulation effrénée des marchandises et des capitaux (mais surtout pas des hommes et des femmes sans emplois et sans avenir dans des pays rendus exsangues par la destruction ou la captation de leurs productions et des marchés locaux). Pollutions et destructions concertées en découlent.

Dans cet effondrement général de toute légitimation populaires fondée
sur l’instruction publique, l’éducation et la capacité d’acquérir l’usage critique de ses propres faculté, les modes finis des apprentissages et des compétences opportunes autant que tous les fanatismes ont pu faire leur litière.

La vocation des hommes et des femmes, dans une cité en paix et ordonnée par des principes démocratiques consiste pourtant à se disposer sans fin à l’usage de soi et des autres en vue de construire les conditions d’une existence épanouie, respectueuse d’autrui et favorable au développement raisonné et durable d’une vie bonne et généreuse pour tous.

Or ce n’est pas du tout ce que nos sociétés offrent à leurs enfants. Partout règne la malversation, la concussion, les prébendes et les abus de pouvoir.
En France chacun constate que le sommet de l’État est corrompu jusqu’à la moelle. On découvre avec consternation que des présidents de la République, le conseil d’État et même la cours des comptes sont inculpés y compris du chef d’accusation association de malfaiteurs. Les G.A.F.A, les pharmaciens, les agriculteurs, l’OMS, L’ONU et les banques d’affaire fructifient, prospèrent et dominent en dehors de tout souci pour l’avenir et le bien être des populations livrés aux maffias, aux guerres et aux famines autant qu’à la dégradation des sols et des cultures.

On peut de la sorte toujours considérer avoir beaucoup avancé en interdisant le port des signes religieux à l’école de la République mais rien n’empêche l’ostentation des riches, des puissants et des guerriers.
La plupart des jeunes gens, ceux qui ne sont pas nantis, le voit amèrement et n’ont qu’a le déplorer. Les plus démunis en sont réduits au ressentiment.
Sourd chez les encore policés mais violent chez les délaissés.

La seule question qui se pose au point de désastre où nous en sommes est de savoir ce que nos sociétés ont à offrir à leurs enfants. Plus grand chose comme nous le constatons depuis longtemps. Les gens aisés travaillent ou prospèrent mais sans avoir le temps de s’occuper d’eux, ils les gâtent, les transportent d’une activité à une autre, se calfeutrent dans l’entre soi et consomment sans vergogne. La classe moyennes s’épuise dans les temps de transports faute d’avoir les moyens de se loger dignement près de leurs emplois et ne consomment que ce dont ils ont besoin. C’est la course pour ne pas arriver trop tard à la crèche ou à l’école, faire les courses, le ménage et la bouffe pour finir à n’avoir plus guère de loisir tant le repos est nécessaire à la seule reconstruction de la force de travail. Quant à tous ceux qui ne gagnent péniblement que des salaires déficients, ils ne bénéficient plus de rien et leurs enfants n’ont plus que l’école pour éventuellement rencontrer de vrais richesses !

Mais voilà, les classes sont bondées, les réseaux d’aides détruits et à 35 par classes seuls les favorisés s’en sortent. Il faut ainsi avoir des parents admirables pour tout simplement suivre à l’école. Les instituteurs et les professeurs ne sont plus en capacité réelle d’être la mesure de quoi que ce soit. Ils tentent pourtant de le rester envers et contre tout. Méprisés, harcelés, jamais soutenus, leur pouvoir d'achat ayant fondu de 20 % en 25 ans. Ils ne sont plus rien sauf comme la plupart des parents des héros désabusés et… fatigués.

C’est la porte ouverte au désoeuvrement, à la petite délinquance ou aux religieux de tous poils qui eux, il faut bien le constater, s’occupent des enfants et ne les laissent pas abandonnés. Croire ainsi que les religions ne sont qu’obscurantisme est certes satisfaisant intellectuellement et politiquement quand on se prétend républicain, mais c’est faire fi de la méditation, de la contemplation et de la prière. Or quand on n’a plus que les murs à tenir dans des banlieues délabrées mitées par le chômage, contempler le ciel et les nuages n’est pas une vaine activité. Car… le ciel demeure !..

Le problème surgît lorsque n’ayant plus que cela à faire certains viennent vous racoler pour vous dire que tel rite ou telle pratique religieuse vous conduira au salut. C’est idiot et c’est absurde car Dieu est Dieu, nom de Dieu ! Au plus haut et il n’a donc cure des voies répertoriées par ses sectateurs pour prétendre à sa gloire. Quand à nous pauvres mécréants, contempler le ciel n’est jamais rentré dans le moindre plan comptable.
Les militants ouvriers pas plus que les quelques maisons des jeunes et de la culture ne fournissent plus que de l’occupationnel pour classes dominées. De délassement point. Agir à tout prix mais alors il n’est pas étonnant que certains gagnés par le prosélytisme préfère aller à la guerre au loin pour donner corps à leurs vies.

De ce point de vue, on comprends mal comment en dehors de toute annonce et en dehors de tout programme, Jacques Chirac a pu abolir sans concertation le service militaire. L’affirmation héroïque de soi ou le service civil à la rencontre de ses contemporains de milieux différents étant sans doute trop onéreux et pas assez efficace on passa à l’armée de métier. Mais aucune réflexion, ni aucune mesure ne fut prise pour élaborer un projet pacifique de participation commune à une expérience collective. On ne peut donc pas s’étonner qu’il n’y ait plus d’unité ni de bloc uni pour porter au moins une orientation commune régulatrice. Il ne reste plus que l’école comme lieu d’une expérience en commun. Plus même dans le groupe soudé d’une classe savamment explosé par la réforme Blanquer du lycée.

L’école n’en peut plus de crouler sous les injonctions contradictoires, les milliers de postes supprimés et les classes aux effectifs trop lourds pour que chacun soit égal dans la capacité d’apprendre. Les programmes sont infaisables et surtout les nouvelles injonctions du pouvoir pour enseigner ce qui n’existe pas ECJS, EMC, HLP, le vivre ensemble, la vie de classe, la formation à l’orientation, les gestes citoyens etc. sont insupportables.

Tout le monde ment, cesse de savoir ce qu’il fait en sorte qu’il est rare que le coeur de la discipline enseignée soit intégré. L’enseignant est investit d’une mission folle, celle de tout devoir faire quand tous les liens alentour sont défaits.

Car la société du profit consume, sape et détruit systématiquement toutes les conditions de vie aptes à produire de l’appétit et de l’amour pour les savoirs à transmettre, l’intelligence collective, le souci du commun et les liens d’amitié.

C’est la société contemporaine qui a fait sécession, pas du tout l’école dont tous les membres s’efforcent encore de croire en un désir d’émancipation en contradiction avec l’aliénation générale au caractère fétiche de la marchandise et à la captation des marchés par des multinationales hégémoniques et tentaculaires.

De ce point de vue, ce n’est certes pas la guerre aux fanatiques violents qui nous lavera de l’obscurantisme, mais avant tout une mobilisation méthodique, rationnelle, critique autant qu’affirmative contre notre propre effondrement global.

S’il y a bien quelque chose dont il faut se séparer d’urgence, c’est la fascination débordante car induite et intrusive pour des biens obsolètes et donc sans valeur.

Il s’agit dorénavant de savoir quel est le véritable objet de l’éducation, de l’instruction ou de l’apprentissage ?

Chaque destinée humaine doit avoir les moyens de se rendre consciente pour acquérir un objet qui lui soit propre mais aussi bien susceptible de faire multitude avec celui des autres, de tous les autres.

L’ardeur commune en cet objet dépasse de très loin toutes les religions et surtout celles des fanatiques violents dont nous savons tous qu’ils n’ont que leurs propres finitudes, leurs propres morts comme objet.

La laïcité à la Française est ce magnifique objet commun. Ce concept n’a ni à être mesuré ni défendu. C’est cela l’erreur. La laïcité c’est le peuple uni autour d’un principe, d’une idée régulatrice, d’un projet, d’une espérance:
Que le peuple assemblé dans ses différences soit par lui-même et pour lui-même sa propre origine et sa propre fin.

Mais il est vrai que cette conception radicale, inaudible de nos jours, appelle à faire sécession d’avec le totalitarisme de la seule loi du marché bien plus d’ailleurs qu’avec le dogme des religions monothéistes.

Ce dont il faut impérativement se séparer c’est des pouvoirs dominants, de tous les pouvoirs dominants. Le peuple n’a qu’une seule vocation, celle de contrôler le pouvoir. L’enjeu est donc seulement de faire peuple à nouveau.

Nos enfants abandonnés aux jouets en plastique non recyclables comme à la schizophrénie de leurs écrans savent tous le bonheur qu’il y a enfin à s’en séparer pour écouter, apprendre et dialoguer avec des hommes et des femmes cultivés, aguerris et mûrs que sont souvent leurs professeurs.

La République n’a qu’un devoir, celui de donner des maîtres à ses enfants.
L’université va pourtant si mal qu’elle a du mal à en former tandis que les meilleurs vont plutôt faire de la recherche et enseigner à l’étranger. On n’impose pas par l’école ce « vivre ensemble » qui nous est ressassé à chaque attentat et qui n’existe pas.

Nos gosses de banlieue ne le savent que trop. La configuration des territoires, le marché de l’emploi et le prix des logements, annule de fait le principe républicain d’égalité. C’est cela qui conduit à notre mort.

Si l’éducation n’a plus d’objet public, ni de puissance d’enchantement opposable aux fanatismes, il ne sert à rien de prétendre s’opposer à eux.

Ne reste plus que le langage guerrier et la guerre sans victoire.

Abattre tous les fanatiques n’est pas un projet humain, au mieux un pis aller. Il vaut sans doute mieux tuer que ce faire tuer mais ce n’est pas encore là entrer dans un processus de civilisation !

Que cessent donc ces exhortations répétées à faire la guerre à la COVID ou aux terroristes !

Il faut rétablir les milliers de postes et de lits fermés à l’hôpital et donner un salaire digne aux soignants et aux professeurs, ouvrir des salles, renforcer l’instruction publique et réduire drastiquement les effectifs des élèves dans toutes les classes pour que les professeurs puissent travailler.

En attendant le fonctionnaire de l’humanité qu’est le professeur doit comme tous les policiers se voir couvert d’emblée par la protection fonctionnelle prévue par la LOI du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires en son article 11:

La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté.

C’est l’unique condition laïque de l’autorité des professeurs.

Les pouvoirs ont faillis.
Car ils sont depuis longtemps faillis.
Ils n’ont une fois encore pas protégé l’un des nôtres.
Toutes leurs démissions heurtent le bon sens.
Voilà tout:

LEURS SÉCESSIONS, NOS MORTS.

Paris le 21 octobre 2020

Pascal Verrier
Professeur de philosophie

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