« TRANSMETTRE LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE »
Cette injonction répétée à l’envi par les instructions du Ministère de l’Education Nationale oublie que dans un pays démocratique, l’ordre social est la loi constituante. Aucun élève attentif et sérieux ne peut avoir de la considération pour un professeur sommé, pour cause d’attentats odieux de «transmettre les valeurs de la République » comme s’il pouvait à lui seul sauver la nation en déliquescence.
Constatons avant tout que l’enseignant incarne en France depuis longtemps la République, on se demande même s’il n’est pas trop seul à encore y croire suffisamment pour essayer de faire de son cours un lieu d’accès à la liberté, à l’égalité et même à la fraternité! Ce qu’il symbolise d’ailleurs ce ne sont pas des valeurs. Ce sont des principes qui ne trouvent leur sens d’idées régulatrices qu’au sein d’un usage réglé et tolérant du conflit dans une société démocratique. C’est en tous cas en France l’héritage des Lumières et de la Révolution française. Sans ce cadre historique chacun peut adhérer à telle ou telle autre forme avantageuse de liberté, d’égalité et de fraternité. Toute société a son code de valeurs, même les mafias!
Mais la France est une société et un Etat de droit. Dès lors enseigner n’est en rien se soumettre à un code, inculqué et ânonné comme le font les membres du gouvernement. Un professeur n’a de ce point de vue rien à transmettre si ce n’est des savoirs positifs donc élaborés et critiques. Pour le reste c’est l’ordre de la constitution qui seul légitime son action. L’erreur de nos politiques est de ne plus le reconnaître.
Un principe n’a pourtant pas d’autre autorité que celle de l’envie d’y tenir et d’assumer l’exigence fondatrice qu’il suppose. Si nous avons pour principe l’égalité, il faudra combattre ceux qui ne lui accordent aucune valeur et tirent avantage à n’en pas faire un horizon envisageable. Promouvoir le principe d’égalité exige courage, discernement et constance.
Les valeurs de la République ne sont pas des terres de missions nouvelles. La Ministre de l’Education Nationale tente d’insinuer le contraire et de faire porter aux enseignants le chapeau des faillites politiciennes en utilisant à longueur de commémorations la formule si ambiguë que dérisoire du « vivre ensemble »! Cela fait longtemps que les jeunes esprits, fins, délicats et sensibles qui nous sont confiés, ont constaté le déchirement du tissu social. Sans compter que quand ils ont des moments forts, c’est souvent parce qu’ils se battent dans une société hostile qui les déstabilise.
Dès lors, nous faire bassiner aux mômes la République, la morale, la citoyenneté, c’est nous exposer sans défense, ni arrières, ni protection. Nous désigner comme cibles, nous prendre pour chair à canon. Les professeurs ne sont pas des bonimenteurs, ils s’adressent à des esprits encore ouverts, vigilants et sensibles, qui voient bien que ça ne va pas.
Non, les professeurs n’ont pas à porter la responsabilité des démissions politiques.
Quel enseignement moral et civique viendra édifier nos élèves alors qu’un ancien Président de la République se moque et contourne l’avis du Conseil Constitutionnel et le résultat d’un référendum ?
Quand le directeur du Fond Monétaire International, traditionnellement un Français, se comporte de façon indigne et quand son successeur, Madame Lagarde déclare qu’elle n’est pas responsable de textes signés de sa main ?
Quelle morale transmettre encore quand on découvre qu’une cinquantaine de membres de la Caisse des Dépôts et Consignation touchaient des dividendes issus de montages financiers crapuleux ?
Et puisque la vérité se niche dans les détails et que la République prétend aimer les symboles et punir ceux qui les foulent au pied, savez vous ce que pensent les élèves des drapeaux en berne roulés sur leurs hampes encore scotchés comme au dépôt et ne retrouvant pas le vent de la liberté deux jours après la fin du deuil ? Ce qu’ils pensent d’une minute de silence déléguée au gestionnaire qui dure 2 minutes 24 et qu’il montre affiché sur son minuteur à un professeur entouré de ses élèves en disant « je leur en ai mis lourd ! » ? « Abject » dit une élève!...
Allons nous rester sans voix, attendre le chahut, la vindicte dans nos classes et bientôt les tueurs comme certains le promettent ? Certainement pas. Il est temps de reprendre la main et la parole, de tenir notre place qui est à l’instruction et au dialogue mais aussi à l’intelligence pour contrôler l’exercice du pouvoir. Le respect des professeurs provient de cette lutte constante et continuée pour l’égalité et l’appropriation mutuelle des conditions réelles d’une vie libre. L’engagement à produire aussi des cités ouvertes, accueillantes et multiples, capables de fermenter pour la pâte de la fraternité.
Si nous voulons tenir face à la jeunesse du monde et la soutenir, il va falloir au moins reconquérir l’estime de soi. Retrouver la crédibilité, le plaisir d’apprendre, d’imaginer et de créer en restaurant la perspective collective d’agir au sein d’une société de droit pour qu’elle soit réellement plus juste et plus égalitaire.
Le temps n’est plus à l’indignation mais au refus des injonctions contradictoires et à l’insurrection des consciences. L’insurrection contre les violences politiciennes, les institutions avilies, l’état d’urgence et la guerre consentie. Ce n’est pas à nous de porter le fléau de toutes ces démissions. S’il ne s’agissait que de changer l’école ou d’instituer de belles âmes au moins faudrait-il le faire selon les acquis du droit hérité des Lumières et de la Révolution Française. Or la misère gagne, les opprimés ont peur et la contestation politique risque de passer aux yeux du pouvoir pour une forme de terrorisme! Les professeurs avec leurs élèves devraient au moins penser à tout reprendre et contribuer à l’espoir solidaire d’appropriation des moyens réels de s’instruire et d’agir par le souffle libre de l’esprit.
Pascal VERRIER
Professeur de philosophie au Lycée Montaigne
Paris, le 11 janvier 2016