L'ENGRENAGE

Vous savez, parfois, on se sent seul comme un poisson dans un bocal. Parfois, ou même souvent, l’on se demande ce que l’on fout ici, sur cette terre, si l’on est utile à quelque chose ou à quelqu’un, si l’on a quelque chose à partager avec ces gens qui nous entourent. Alors on va voir un psychanalyste, et on a bien raison. Qu’est-ce qu’on lui dit ? On lui parle de ses problèmes afin d’en trouver la source, comme un poisson remonte le courant pour aller pondre ses œufs.

Il est si formidable de se sentir utile à quelqu’un, vous savez. Si nécessaire d’avoir une valeur aux yeux des autres, une valeur de plaisir. Si agréable de sentir la joie naître chez l’autre à cause de soi. Tu as tellement de choses en toi que je n’ai pas. Comment décrire ce processus qui fait que le plaisir naît là où l’on n’aurait jamais deviné qu’il puisse se trouver ? C’est comme si nous étions des engrenages n’ayant du plaisir qu’à tourner et dont les dents jouissent de s’encastrer. La somme des plaisirs qui nous sont inconnus est sans doute égale à la somme des hommes sur terre. Un homme, un baume. Un baume à chaque douleur, un baume pour mille pleurs, mille fleurs pour ce baume. Car nous sommes chacun extrêmement riches en parfums, en senteurs. Nous avons acquis mille choses à chaque seconde de notre vie.

Mais l’engrenage n’a du plaisir qu’à tourner, et pour s’encastrer il faut qu’il y ait une dent de chaque coté. Le psychanalyste crée le désir du mouvement principalement, mais ce n’est pas lui qui nous fait tourner, ce n’est pas lui qui nous rend utile. Peut-être peut-on dire qu’il amène doucement la roue vers le mouvement. Peut-être peut-on dire que nous naissons et qu’après il nous faut trouver l’engrenage où s’enclencher ? Depuis notre naissance, nous avons tellement servi de container. D’accord on nous a versé le parfum de mille fleurs, d’accord. Mais où c’est qu’on va le déverser ? Papa chanteur, maman douceur, bébé pleure pas. Il faut bien qu’il pleure. Il a toute la mer dans sa tête et parfois monte la marée. Allô allô, demande bateau amarré. Point qui vaille. Seau de paille. Coule Raoule, coule sur le plancher. J’t’aime Hélène. Tourne la voie ferrée, tourne sur les coteaux en arrêt devant le train qui vient de passer. Qui t’es toi ? Tu m’écoutes ou tu m’écoutes pas ? Qu’est-ce que tu vas faire de moi. Parfumé. Broie.

Des fois je pleure sur mon clavier ; c’est ce qui vient de se passer. Vous avez vu tous ces mots que j’ai alignés ? On appelle ça de la poésie. Moi je dis : des larmes qui viennent de couler, la marée qui vient de monter. Et heureusement qu’elle peut déborder ! C’est le fascisme qui monte les digues, rajoute des briques dans les murs, comme s’il n’y en avait pas assez. Et puis les enfants s’échinent à les démonter. Mais voilà, une fois séché, c’est difficile à démolir. Ces deux-là, vous savez ce qu’ils ont fait ? Ils habitaient à coté, le plus curieux a pris un marteau a donné un grand coup sur la tranche d’une brique qui est sortie du mur de l’autre coté, éjectée. À PRÉSENT ILS PEUVENT SE PARLER, ils se regardent pendant des heures à travers le mur. Si les parents sont intelligents ils laisseront le trou que la brique a laissé. S’ils sont un tantinet généreux, ils feront une arche dans ce mur.

Bref. Laissez l’engrenage tourner. Let it be. C’est une petite prière que j’adresse à l’humanité. Comme vous le savez la mort, c’est l’immobilité. 

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