L'HOMME PARFAIT

Son visage était hagard, une grosse verrue bourgeonnait au bout de son nez ; elle furetait partout à la recherche du gain et du profit. Femmes et hommes lui étaient des marchepieds pour se tirer de la merde où il estimait se trouver. Son adversaire le plus important était l’orgueil : avant de déplacer une pierre il demandait aux autres de déplacer la montagne.

Son visage était l’essence même du capitalisme ; il respirait l’essence et fumait des cigarettes de gros camionneur; dans son cerveau, à l’arrière de son semi-remorque, il transportait le peuple noir comme les vaisseaux transportaient des esclaves ; noir, jaunes, rouges étaient des crétins de race inférieure et la race blanche n’avait pour lui que le mérite d’offrir un adversaire assez susceptible pour lui permettre de lui rentrer dans le lard.

Il ne voyait pas que son regard était du même rouge brique que son visage lorsqu’il s’emportait ; il ne voyait pas que les filles ne lui demandaient qu’un tout petit peu de tendresse, il ne voyait pas les jeunes gars pleurer pour un rien, non, tout ce qu’il voyait, c’était le rocher de Sisyphe transmué en une énorme pépite d’or : la loi de sa vie, c’était de la gagner, et toute sa vie consistait à la gagner, et cet homme-là, c’était l’idéal des grands cons qui remplissaient les bureaux et traitaient les affaires de haut, hautainement, sans se soucier des réactions autour d’eux, sans se soucier des réseaux invisibles, de la loi du centre-ville, autant dire, de la loi du milieu.

Il ne voyait pas les vieux puants de solitude, aigris, impitoyables, tels des chameaux perdus dans le désert à la recherche d’un puits ; il ne voyait pas les enfants suppliants en train de dresser des murs entre eux et le monde pour ne pas en crever. Il ne voyait pas autre chose que son écran d’ambition et la façon de faire tomber les billets très haut accrochés sur le mât de cocagne. Il ne voyait rien d’autre que ses pieds et détestait les autres. C’était un homme parfait.

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