Christ

Christ


1

Trois personnes passent à coté d’une fenêtre: Une femme, âgée de soixante ans environ, les deux autres sont, la fille de cette vieille et le fils de la-dite fille, Christophe, qui traîne un peu en arrière.
La vieille se retourne et dit: “Viens Christophe, on n’a pas le temps, il faut que nous soyons de retour à midi pour préparer le repas.”
La rue défile; il y a des voitures garées n’importe comment, certaines empiétant sur la moitié de la chaussée, d’autres garées dans le mauvais sens mais la fille et la vieille avancent sans s’étonner de cet ordre des choses; de temps en temps un rayon de soleil tombe sur un pare-brise et celui-ci étincelle. Cela au rythme d’un rayon toutes les trois secondes. Seul Christophe se tourne et se retourne pour regarder les personnes assises dans les voitures, immobiles. Un moment il s’approche d’une vitre et frappe en disant: “Monsieur! Monsieur! Qu’est-ce que tu fais dans la voiture?”.
Alors la fille se retourne et crie: “Christophe! Qui t’a dit qu’il fallait déranger les gens qui dorment dans leurs voitures! Ne te détourne pas de ton chemin, reste avec nous. On est déjà assez en retard comme ça! Christophe prend un air renfrogné et se remet dans le droit chemin. La fille le prend par la main. Ils sortent de la rue aux voitures. Soudain la vieille voit une boulangerie et dit: “Ah! on va acheter du pain! Tu viens, Christ? Je t’achèterai un bonbon.”. Christ garde un air renfrogné mais viens quand même. Dans la boulangerie, il y a des faux anges accrochés au plafond. Ce sont des anges en pain avec des ailes en meringue. Il lève la tête et dit: “Qu’est-ce que c’est, ces trucs?” La vieille lui répond: “C’est des démons; tu ne vois pas leurs ailes et leurs arcs et leurs flèches acérées?! Si un jour tu en vois passer un, ne t’en approche pas, et surtout, s’il te parle, ne lui répond pas! Ils font semblant de raconter des choses merveilleuses, et puis ils t’offrent une banane empoisonnée; ce sont des gens dangereux, il faut les laisser dans leur coin, et qu’ils y pourrissent!... Tiens, voilà un bonbon; mâche-le lentement, tu n’en auras pas d’autre avant la semaine prochaine. Alors! Tu ne dis pas merci?
— Merci Tantine.
“Maintenant allons au marché.” dit la vieille. Il ne faut surtout pas qu’on parle aux gens, ils sont tous bêtes. Vois, fais comme moi, ignore-les, tu ne t’en porteras que mieux. Ce disant ils ont rejoint la fille qui était restée à l’extérieur de la boulangerie.
— Alors, ça s’est bien passé? dit-elle
— Oui, le petit a été bien sage.
— Alors, allons-y vite!
Ils traversent à présent une rue où se trouvent de part et d’autres de grands miroirs pouvant pivoter sur leur axe et qui reflètent leurs visages fermés. Près de chaque miroir, un chien aboie, calmement, de temps en temps. Les aboiements traversent la rue, d’un miroir à un autre. Il y a toutes sortes de chiens. Au fond de la rue, sur une estrade, un type aux larges manches noires avec un chapeau melon blanc chante une chanson bizarre:

Venez, achetez,
miroirs blancs, miroirs feints,
miroirs sans teint, miroirs sans fin,
ils sont limpides, athées,
achetez, achetez
mes miroirs fonds de magasin,
miroirs pour salles de bain,
miroirs ciselés, miroirs pour se raser.
achetez! achetez!

Lentement le groupe se rapproche de ce grand type. Christ ne regarde pas dans les miroirs, par contre, il fixe le type noir et blanc qui écarte ses larges manches noires loin de son corps; il le dévisage.”On dirait qu’il va me manger.” Une lueur féroce brille dans son regard, puis s’éteint.
“Je vois que vous allez au marché” dit-il.
“Mais vous avez besoin d’autre chose que de nourriture, cela se voit à votre superbe mine; vous avez besoin d’esprit. Moi je vend des glaces, vous savez, ces friandises qui vous font si souvent défaut. Profitez de l’occasion; elle ne se reproduira pas deux fois, je vous l’assure!” Ce disant il agite ses grandes manches, et on dirait deux hirondelles prêtes à s’envoler. Au moment où il dit “Vous avez besoin d’esprit” il semble faire la brasse avec ses bras, et ses grandes manches battent magistralement.
Les deux femelles se concertent à voix basse.
“Nous, on n’en a pas besoin, mais le petit, il risque de mal tourner, on va lui en acheter et chaque matin on le forcera à se regarder une heure ou deux, ça lui fera du bien! Et puis comme ça il ne se sentira pas seul et il ne s’embêtera pas !”
“OK, c’est une bonne affaire, elles ne sont pas chères!” dit la fille.
La vieille s’approche de l’estrade et dit: “Nous vous en prenons trois.”
“Bien! Une pour chacun. Dieu m’a placé sur vôtre chemin pour vôtre rédemption, je vois qu’il a bien fait! Dieu sait ce qu’il fait! Dieu est infiniment bon, il est sorti du monde comme une grenouille, en sautant hors de la vase. Dieu a produit ces miroirs, Dieu m’a produit, dans son infini bonté, Dieu est un grand industriel généreux. Bénissez Dieu, il vous le rendra au centuple. Maudissez-le, et il vous accordera la rédemption et le pardon (le trio commence à s’éloigner; pendant tout ce temps Christ n’a pas cessé de dévisager l’homme, et au moment où sa mère le prend par la main pour l’emmener, il se met à pleurer en silence, le visage tourné vers l’estrade) Mais je vois que vous êtes pressés; adieu, et portez-vous bien!
Au moment où le trio tourne au coin de la rue, Christ jette un dernier coup d’œil vers l’estrade, et il voit une grande ombre ailée éclairée par d’immenses projecteurs placés derrière elle, qui ferme une valise blanche; puis le coin de la rue efface cette vision infernale.

2
(10 ans plus tard)

Dans sa chambre, l’Esprit lui apparaît.
L’Esprit: Tu veux savoir qui je suis?
— Non
L’Esprit: Je suis celui qui est entre parenthèses ; un lézard rampant ou quelque chose comme ça. Celui qui aime se détruire. Un maso dirons-nous ...
— Qui parle là-bas? Est-ce moi? Est-ce vous?
L’Esprit: Je suis l’Esprit désincarné. Celui qui ne veut rien, celui qui sait tout.
La lumière vient d’exploser le monde. Je la vois se désintégrer petit à petit. Une bulle étrange vole dans l’atmosphère. Transparente avec une couleur multicolore. Une porte claque, c’est moi.
— Tu me hantes. Tu nais de mon imagination. Un vague cloaque. Moi je suis chaos et tu nais de ce chaos et tu tentes de me faire croire que c’est toi le chaos, et non moi. Tu n’es qu’une sublimation, Freud te le dirait.
L’Esprit: Je suis IL. IL n’existe pas mais j’existe. Freud m’a nommé pour me faire exister. Névrose, complexe, tout ce qu’on voudra. On sait à présent comment névroser les gens. Diable, Ange, je suis un peu tout.
— C’est le soir. Je suis seul, désemparé. Tu n’apparais que lorsqu’ils ont disparu. Qui ça? Mes parents. Le four. La maison. Rien n’en reste. Plus qu’une éternité de pavés. Mes parents sont dedans comme des poissons dans l’eau. Moi je suis un inadapté, un révolté, un innocent, tout ce qu’on voudra sauf normal.
L’Esprit: La lampe étend son ombre contre le mur verdâtre mais le mouchoir dort. Le livre vit, ses yeux sourient, mais l’auteur est mort. La lumière est belle mais artificielle. Ce sont les ficelles du métier. Je ne suis que petites ficelles, odeur, doute, contraste, la corde qui se tend, se tend, se tend ...
— Tu es minable. Je te domine. Tu as beau te cacher derrière les yeux d’un professeur, tu as beau me regarder dans la glace, je te domine. Je suis trop génial pour toi; et c’est cela qui me perd. Car plus on est génial, mieux on te connaît. Je suis un génie minable. Une mouche fredonnante. Tu me piques avec ton dard. Hein! Oui, pourquoi suis-je différent? Pourquoi suis-je ému lorsque je vois quelqu’un que je connais, dis-le moi!
L’Esprit: Je suis le silence, le silence, le silence.
— J’ai soif, soif d’amour!
Elle: je ne peux t’aimer si tu as soif. Je n’aime que ceux qui n’ont pas soif.
— Tu es cruelle! Va-t-en!
Une autre: Je t’aime.
— Je m’en fiche!
Une autre: L’avion emporte la lune sur son dos.
— Je t’aime
Elle: et il se pose sur l’aéroport, et elle fait le gros dos.
— Qui?
Elle: La lune. Je m’appelle Marie.
— Moi c’est Christ.
Je suis ta femme depuis toujours et tu le sais.
Christ soulève son voile et l’Esprit apparaît sous la forme de la mort avec sa faux. Elle reste immobile, au milieu de la pièce, les yeux rivés sur la fenêtre.

3

Il entra dans la boutique aux animaux. Un vieil homme aux binocles s’approcha, la tête un peu penchée sur son épaule, le regard inquisiteur.
« Il y a de tout ici, des cages, des oiseaux, des comptoirs et de la chaleur humaine »
Il sortit.
« Où suis-je donc allé chercher cela? »
Il marcha. Les pavés grisaillaient sous un ciel d’étain; les affiches, cornées et déchirées dépassaient et pendaient le long du panneau. Sur la route, des papiers, gras, blancs ou oranges bariolés se projetaient de droites et de gauches, après chaque voiture. Elles passaient, en sifflant, et ce faisant, elles cachaient les murs, d’en face. La chaleur étouffante déclinait.
« Six heures »
A cinq heures, la foule aux bâtons de jeans, de tissus et de couleurs, passait, tourbillonnait, comme ces papiers gras soulevés par le vent des voitures; mais à présent, les magasins de l’espérance électronique étaient grillagés, et cela faisait plaisir de voir cette mornitude.
Et puis le soir tombait, comme une enclume.
Cela faisait plaisir à voir, ces bancs gris, seuls, ces lampadaires inhumains sous un ciel de sang coagulé.
Il avait été s’ennuyer à marcher vers quelque part, comme celui qui, dynamique, ne peut plus supporter les murs de sa chambre et refuse de se faire sauter à la dynamite.
Et puis il avait vu des cages, dans une vitrine, et il était entré afin d’admirer ces cages, longuement. Hélas, cet homme ne lui avait pas laissé le temps.
« Quelle impolitesse, tout de même!»
Et puis le revoilà dans sa chambre.
« J’ai le couteau à la main. Mon cœur me fait mal, il y a une sale bête dedans, je vais l’en extirper. »
Et — schlac! — avec son couteau, il se fit sauter un morceau de chair.

4

Il sortit son épée; elle était longue et effilée. Il menaça vaguement autour de lui, puis il la reposa.
Ses yeux plissés par la fatigue le trahissaient. Il s’étendit sur son lit et mit la tête sur l’oreiller. Quelques instants après, il somnolait, et il rêvait, balbutiait des mots. « A deux, nous pouvons ... le cabinet de travail et les bancs ... marche, course ... la grande glace limpide dans l’appartement ... manger ... la belette. »
L’oreiller répandait une vague de chaleur sur sa joue. Il se réveilla deux heures après. C’était l’heure du dîner; il descendit mais il n’y avait personne.
Alors il remonta et s’attabla devant son bureau; il mangea ses livres des yeux et pondit quelques lignes inintéressantes: Il répétait ce qu’on lui soufflait.
Et comme personne ne revint à la cuisine, comme les heures du dîner passaient chaque jour avec un insoutenable vide, après avoir fait le tour de sa chambre du regard, le pauvre chou mourut de faim trois mètres au dessus des victuailles.

5

Christ ressuscita au bout du troisième jour.
À coté, les voisins inondaient l’escalier. La veille, ceux d’en face avaient violé une jeune fille noire. Là, la demeurée d’au dessus et son fils jouaient aux policiers dans l’escalier. Le retraité de l’immeuble jouait d’un violon grinçant à souhait. Il serra les dents. C’était la zone la plus totale. Lui, terré dans son terrier, dans son abri anti-atomique faudrait-il dire, écoutait les bombes exploser et en faisait une affaire personnelle. Cette musique brutale le jetait dans une étrange torpeur où le présent le futur et le passé se retrouvaient fusionnés, sans aucune séparation, sans aucune liberté. Il vivait des bruits des autres. Il s’en faisait une musique. Puis soudain, il inondait l’espace de ses propres bruits: guitare, enregistrements. Il chantait, il vibrait. Puis il étouffait les sons des autres en mettant sa tête sous son oreiller ; il regardait passer les images, véhiculées par des phrases, et il regardait cet écran de mots défiler.
Il voyait un hall, une jeune fille blonde poursuivie par un obsédé dont elle tentait de se débarrasser. Il la voyait se cacher là où il ne pourrait supposer qu’elle soit. Il le voyait l’attendre devant l’entrée sans deviner qu’elle avait trouvé une autre sortie. Il la voyait se recoiffer dans la rue adjacente et s’éloigner d’un pas accéléré ; il la voyait rentrer chez elle, tourner la clef et s’affaler. Et lui, il voyait son souffle glacé dans la nuit, sa cigarette au bout orangé et entendait ses lèvres marmonner: « Elle finira bien par sortir, cette putain! »
Il éclata de rire. À coté les voisins inondaient l’escalier.

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