La chaise

La chaise


Je dois dire que je n’ai jamais bien supporté l’école. J’avais souvent la tête ailleurs. Je pense avoir appris un peu par hasard, sans me forcer, parce qu’on forçait beaucoup pour moi. Je veux dire par là qu’on me forçait beaucoup à apprendre. Quand on vous bourre comme une oie, vous n’en redemandez pas, vous vous contentez d’avaler ce que vous n’arrivez pas à rejeter. Vous savez que pour faire du foie gras, on insère un tuyau dans la gorge des oies et l’on entoure leur cou d’un élastique pour les empêcher de rejeter ce qu’elles avalent... C’est ainsi que j’ai vécu l’éducation dans ma famille et à l’école.
Un souvenir fut déterminant pour moi, même s’il ne fut pas forcément la cause de mon attitude envers l’éducation. C’était en école maternelle, dans la plus petite classe ; je ne faisais pas la différence entre l’école et ma maison, ou plutôt si, je la faisais trop bien : À la maison, tout était rempli des règles de vie de mes parents ; à l’école, ils n’étaient pas là, et je me sentais à la fois libre comme l’air et comme une brebis égarée. Tous mes camarades, tous ces inconnus étaient assis à leurs tables. Moi, j’arrivais là comme un cheveu sur la soupe et je me promenais dans la salle, à la recherche d’un quelconque intérêt pour un objet, une personne...
La maîtresse n’était pas satisfaite par mon attitude. Ne pouvant me fixer sur ma chaise, c’est à dire, n’importe quelle chaise sur laquelle je serais resté sage comme une image, elle résolut de m’attacher sur une grande chaise à coté de la sienne. Elle prit une corde et m’arrima solidement. A son grand déplaisir, j’essayais de me dégager. Un moment elle me laissa là, seul derrière son bureau, devant toute la classe, et sortit, sans doute pour aller aux W.C.
Je pense qu’à ce moment là, je compris à quel point cette femme était prisonnière de son métier pour ne trouver comme solution que de me ligoter.
Elle aurait pu appeler mes parents et me remettre entre leurs mains.
Elle aurait pu essayer d’éveiller mon intérêt. Mais je crois qu’elle n’avait pas le cœur à cela. Je crois que sa conception de la classe consistait à ce que nous restions assis à dessiner ou à bâiller aux corneilles.
Bref, j’étais à sa place, et pour mieux lui ressembler, j’étais ligoté. Mes parents apprirent cela et me retirèrent de l’école. Il n’y eut pas de suite. Pas de plainte déposée. Je ne sais même pas si la chose fut parlée. Tout ce que je sais, c’est la haine que je vouais à cette femme tandis que j’essayais de me libérer.
La chaise du maître, sa place, je l’ai considérée avec haine et attrait, puisque la seule chose qu’elle m’ait donné pour lui plaire, c’est l’exemple de la toute puissance et le lieu de la fin de ma liberté.
Cela explique sans doute pourquoi, le premier jour, au CP, je préférais faire pipi dans ma culotte plutôt que lever le doigt pour demander l’autorisation d’aller aux W.C.
La chaise m’attendait.

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