Un vieillard de vingt ans

Un vieillard de vingt ans


Hier, un vieillard de vingt ans se tenait debout au milieu d’une chambre qu’il avait trouvée là, par terre. Elle traînait et il l’avait ramassée, il en avait fait sa chambre.
Ils s’entendaient bien, lui et elle, il l’avait meublée, convenablement, suivant ses goûts.
Il disposait d’une bibliothèque vernie marron garnie des livres qu’il avait recherché toute sa vie, les livres qui lui avaient appris qui il était et où il allait.
Il y avait, dans un coin, son lit, un lit qu’il avait trouvé, lui aussi, un lit modeste mais confortable et accueillant sur lequel il s’allongeait pour lire et penser.
Parfois il frottait son visage contre l’oreiller, l’enfouissant dedans, le perdant dans les méandres de sa douceur et respirant son odeur doucereuse tandis qu’il se roulait sur le lit moelleux. C’étaient des moments formidablement enivrants, pour lesquels il voulait vivre.
Il possédait aussi un vaste bureau que surplombait une lampe dont le halo tombait silencieusement sur des feuilles griffonnées à l’encre bleue. Lorsqu’il avait quelque chose à écrire, il l’écrivait, et c’était souvent au milieu de la nuit.
Il lui arrivait de passer des nuits blanches devant son bureau, savourant d’intenses moments de pensée, écrivant son espoir et son désespoir sur ces feuilles immenses de virginité où poussent ces arbres, ces fleurs, ces mondes et ces néants que les gens ont tous au fond de leur âme.
Lorsqu’il pleuvait, il ouvrait sa fenêtre pour écouter la pluie tomber et c’était comme des larmes de solitude qui le séparaient des autres.
Sa chambre vivait au-dessus d’une sombre ruelle pavée où le passé semblait s’être arrêté pour toujours, alors que non loin de là des voitures rugissaient sur une large route goudronnée encadrée par des maisons en vitres et en béton.
C’était le monde des Autres, ceux qui sont toujours autres qu’eux-mêmes, qui ne font jamais ce qu’ils veulent quand ils le veulent: les esclaves des couleurs des objets et du mouvement. C’était une bien étrange vie que celle des Autres: la vie les tirait et ils étaient toujours à la traîne; ils vivaient avec l’argent, sans savoir pourquoi, et ne savaient regarder qu’autour d’eux, et jamais en eux.
Parfois, il partait dans ce monde pour faire ses courses; il marchait vite et y restait le moins possible car là-bas les âmes étaient froides et dures et la répression se lisait sur chaque mur, sur chaque visage, chaque expression. Là-bas les hommes étaient des moutons et suivaient quelques béliers plus grand qu’eux qui marchaient d’un pas sûr vers n’importe où, passant aussi bien dans la vase que dans le désert et parfois dans les arbres fleuris. Là, il faisait ses courses dans un de ces grands rectangles de métal hurlant des voix de crécelle et des bruits de chariots, puis, il rentrait chez lui.
Dans sa jeunesse, il avait vécu dans ce monde tumultueux. On leur enseignait de longues chaînes ennuyeuses qu’ils ne maîtriseraient jamais car les mots étaient accrochés les uns aux autres et on ne pouvait les libérer.
Il leur fallait travailler inlassablement, retenir des chaînes que l’on devait réécrire plus tard pour avoir la paix, pour avoir le droit de vivre.
Alors un jour il était parti, quittant ces forces obscures qui lui rongeaient sa vie parcelle par parcelle, et s’était retiré dans cette maison pour vieux où il coulait une solitude calme et heureuse
jusqu’à aujourd’hui.
Aujourd’hui voilà qu’on le mettait à la porte, oui, il y a un instant, le directeur de l’asile lui avait dit poliment:
« Monsieur, nous avons aujourd’hui un grave problème; nous manquons de place et de moyens, pourtant, nous devons accueillir de plus en plus de gens. Aussi, nous avons décidé qu’il était de nôtre devoir de faire de la place pour les plus vieux en demandant aux plus jeunes de partir. Monsieur, il est de votre devoir de quitter cette maison. »
Et il était là, maintenant, accroupis sur ce trottoir de goudron sale, à essayer de comprendre, alors que devant lui, des forêts de jambes passaient vers la droite, vers la gauche, sans remarquer sa présence, sans même baisser les yeux.
« Ils gardent mes meubles, ils disent qu’ils les gardent en tant que dédommagement. »
Il se mit à somnoler, il avait faim. Trois heures plus tard, il se réveilla; le soleil se couchait.
« Déjà ! déjà »
Il faisait froid et des odeurs infâmes l’entouraient. Il marcha, marcha dans la ville et ne rencontra que goudron, visages et immeubles fermés. Deux heures plus tard, il aperçu des cabinets publics près d’un grand parking vide. Il entra, choisit le plus propre, tira la chasse et s’installa pour la nuit.
« Pour moi, il n’y a plus de passé, plus que le présent qui me harcèle à chaque instant »
Il somnola toute la nuit, cherchant une position plus confortable. Il se réveilla le matin, faible, courbaturé partout, un masque de fatigue sur le visage. Il avait plus envie de vomir que de manger.
« Il faut gagner de l’argent »
Il faisait beau mais son âme était grise. Il chercha à se rendre utile, à gagner un peu d’argent. Il demanda dans les bars, dans une bibliothèque;
« Qu’avez-vous fait comme études monsieur? »
«J’ai été au Lycée »
«Vous avez votre BAC? »
«Non. »
«Alors je suis désolé monsieur, nous n’avons
pas besoin de vous. »
Non, on n’avait pas besoin de lui, on vivait bien sans lui; il n’était pas utile ici.
« Non, je ne suis pas utile,
ni pour moi ni pour les autres
je ne suis même pas moi,
je ne suis rien et je n’ai pas d’espoir »
Il se sentit soudain si faible qu’il s’affala sur le premier banc venu et s’endormit en pensant:
« Demain matin
je ne me réveillerai pas j’espère. »
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Le lendemain matin il se réveilla. Il s’apprêtait à se rendormir quand il s’aperçut qu’il n’était plus sur le banc. Non, il était dans une petite pièce grise faite de trois murs gris et d’un quatrième en barreaux. Il se leva, courbaturé, le ventre froid comme si un vent tournait à l’intérieur.
« Qu’est-ce que je fais ici? »
Un homme de bleu vêtu lui répondit.
« Ici, on n’aime pas les vagabonds morts,
on vous a fait transporter ici. »
«Je peux avoir quelque chose à manger? »
«Il n’y a plus que quelques croûtons de pain
d’hier, tenez !»
Il les dévora. Quelle douce sensation ! Mais il se sentait bien faible. Cinq heures passèrent lentement. Les douze coups de midi sonnèrent.
« Vous êtes libre »
«Moi? Pourquoi? »
«Cette demoiselle qui passait pour une toute autre affaire s’est portée garante de vous, sortez, et dépêchez-vous !»
Il découvrit avec stupeur une jeune fille de vingt ans aux cheveux blonds et au regard tendre. Plus tard, dans la rue, alors qu’ils marchaient, elle, les cheveux blonds bien peignés, les joues roses, et lui, le visage pâle, les cheveux sales, entre deux rugissements de voitures il demanda:
« Pourquoi avez-vous fait cela? »
«Parce que vous êtes beau, que vous avez l’air humain alors que les autres sont machine et mouvement. »
«Je suis beau ! J’ai des cheveux blancs, j’ai l’air d’avoir la cinquantaine et j’aime la solitude !»
«Non, vous avez des cheveux bruns, et un visage d’adolescent fatigué avec des cheveux sales et des vêtements poussiéreux, il faut vous changer et je vous amène chez moi, dépêchez-vous !»
Ils arrivèrent chez elle. C’était un petit appartement inclus dans une grande et vieille maison que les propriétaires avaient divisée en plusieurs appartements.
« Vous voulez manger quelque chose ?»
«Oui,... depuis deux jours je n’ai mangé que quelques bouts de pain rassis »
«Seigneur ! Que vous est-il arrivé? »
«C’est une longue histoire qu’il faut que j’oublie maintenant. »
Il mangea, se lava; il découvrit qu’il n’avait plus ses cheveux blancs et que à part d’immenses cernes qui tombaient de ses yeux, il était jeune. Que s’était-il donc passé?
Puis il se coucha. Une semaine plus tard il était complètement remis physiquement; mais il savait qu’il ne pouvait rester indéfiniment ici.
« Je serais un poids pour elle... ou alors il faut que je gagne ma vie. »
Elle, elle était belle et s’occupait beaucoup de lui tout en restant distante, sans rien lui demander. Jamais elle ne lui demanda de partir, et un matin:
« Il vous faut chercher un emploi; avec mes économies et mon travail, je peux tenir nos dépenses pendant un mois tout au plus. Je vous propose de faire un stage d’aide-chimiste. »
«D’accord. »
Au début il s’y intéressa puis il s’ennuya, enfin, se découragea. Un jour, lorsqu’elle arriva, il était là. Il lui dit:
« Je ne peux pas, je ne peux pas, ils enchaînent les mots ils enchaînent mes gestes ils enchaînent mon âme ! Je ne peux pas. »
Il tomba dans une dépression, ses yeux perdirent leur éclat, il ne dormait plus, n’avait jamais faim. Elle était malheureuse de le voir ainsi. Puis, un jour, une semaine après, il eut une idée.
« Je vais faire comme ceux que j’ai lus, je vais écrire mon malheur, ça m’apportera peut-être le bonheur. »
Il lui dit; elle trouva l’idée intéressante, mais parut douter. Il commença le lendemain. Il fut étonné de la facilité avec laquelle les mots coulaient de sa plume et se dessinaient sur les pages blanches, avec leurs formes arrondies, pointues, larges et légères, faisant de belles phrases précises et vivantes, pleines de sens, alors que ce qu’il voyait dans ce monde possédait bien peu de sens.
Là il s’aperçut qu’il n’était plus prisonnier de la vie mais que c’était elle qui était prisonnière de sa plume. Il s’aperçut aussi qu’il pouvait aider les autres à devenir eux-mêmes et que c’était cela le but qui le rendait heureux.
Le reste appartient au domaine du futur.

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