Le mensonge social

La société humaine

Hypothèse de départ: La société fonctionne comme un être humain; mais comme elle est constituée d’individus il faut résoudre ses problèmes à la fois de façon globale et de façon plurielle (ou individuelle, c’est pareil). Cependant il s’agit de résoudre et non d’entretenir le malaise sans tomber dans le totalitarisme en cherchant la solution et en l’imposant. Il faut subséquemment chercher ce qui est hypocrite et ce qui ne l’est pas, ce qui entretient le malaise en imposant une idéologie et ce qui l’aide à disparaître. Pour tenter de donner une réponse suffisamment globale à un problème de société, il faut partir de l’être humain lui-même et de ses lois fondamentales.

Des lois fondamentales

Quel est le problème qui complique tant la vie de l’humain? La psychanalyse (la science de la conscience de l’individu) répond: le mensonge - mais quel mensonge?
L’inconscient garde la mémoire du passé qui recèle forcément des instances contraignantes, traumatisantes. Donc les premières années (l’Éducation...) ont un statut particulier quant au futur développement de l’enfant.
Le mensonge social est donc issu du conditionnement effectué par les structures du milieu sur l’enfant; Il s’agit d’un mode de vie dans lequel l’enfant croit devoir s’insérer pour être en harmonie avec un milieu qu’il perçoit comme naturel, mais qui ne l’est pas. C’est un peu la Frontier (la conquête d’un territoire sans limite apparente), le Paradis Perdu.
En fait, il faudrait que l’inconscient ne garde pas la trace des traumatismes pour que personne ne cherche à être en harmonie avec quelque chose qui n’est pas soi-même. Il n’y aurait alors qu’un développement harmonieux de l’individu au sein d’une société harmonieuse par nature. Cela n’est pas. Il s’agit donc d’harmoniser. Pour ce faire, le seul moyen consiste à supprimer l’influence des traumatismes en permettant à l’inconscient de ne plus leur attacher d’importance.
L’inconscient demande que la réalité lui prouve que ces traumatismes n’ont aucune importance et peuvent donc être oubliés. Seulement cette démonstration demande que la société et l’individu en état de demande s’accordent et donc qu’un équilibre soit atteint par les partis en présence.

L’ inconscient et la société

A présent, quel est le rôle de l’inconscient dans la société?
L’inconscient refoule la situation traumatisante par le biais du déplacement, c’est à dire qu’il l’associe à des choses sans rapport direct mais ayant un point commun avec elle. Ainsi, par exemple, un enfant qui a peur de l’eau associe l’eau à quelque chose qui l’a traumatisé. De la même façon, un Hitler qui veut épurer l’humanité de la race juive associe les juifs à une instance traumatisante qu’il a connu dans le passé.
La situation traumatisante fait croire à l’enfant qu’il y a un obstacle à vaincre, à contourner. Le mensonge de l’inconscient consiste donc à prendre cet obstacle et à tenter de l’intégrer dans l’affectivité de l’individu, en disant, par exemple : “tant que je n’aurai pas fait cela, je ne serai pas un homme”. Ce processus tend à déplacer les affects sur des objets ayant un rapport indirect caché avec la situation traumatisante.
A partir du moment où les structures préétablies de la société exercent une action contraignante sur ses composants (les individus) pour garder une cohérence au système, on peut deviner qu’elles (les structures) vont être perçues comme inacceptables, ou, tout au moins, que certaines de ses lois seront perçues comme insupportables car traumatisantes. Il va y avoir refoulement au niveau de l’individu, donc déplacement, donc, une perte d’objectivité créatrice d’illusions qui va menacer l’équilibre du système.
Il s’agit de gérer cette perte d’objectivité autant au niveau individuel qu’au niveau collectif, au niveau mental qu’au niveau social. Elle est inévitable, mais elle est gérable. Le seul moyen me semble être une prise de conscience collective du mensonge social qui pèse sur nos sociétés dites “développées”.

Le mensonge social

Maintenant, examinons le malaise. Quel est-il? L’indifférence? L’inertie? Le chômage? La pollution? La politique? Ne sont-ce pas seulement différentes facettes tournant autour du seul problème du mensonge des pays développés?
Ainsi, le mensonge des pays développés se cacherait derrière une fixation autour de différents thèmes tels que la Démocratie, le Savoir, le chômage, l’intégration, l’apparence, la beauté, la réussite, l’élite, le bénévolat (médecins sans frontières...) etc qui empêcherait lesdits pays de voir autre chose que leur nombril, leur permettant d’oublier leurs injustices (attentisme, laisser-aller...).
Ces problèmes-là étant véritablement obsédants, des structures sociales sont apparues pour en profiter sous prétexte de soulager. Ainsi, les industries de cosmétiques ne seraient là que pour permettre à chacun (“démocratie”) d’atteindre l’idéal de beauté, de ligne désiré, et les facultés, pour permettre à tout un chacun de se croire irréprochable car savant. Idéal totalement déplacé par rapport à la réalité du déséquilibre planétaire (nature, “tiers”-monde) qui n’a que faire du rouge à lèvres et du body-building.
Ainsi les pays développés fixent une image sociale, de par les médias, de par l’idée qu’ils donnent de la réussite, de par tous ces artifices technologiques, qui fait preuve d’un remarquable nombrilisme.
Cette image n’étant pas remise en question, ou si peu, tout le monde cherche à se définir en fonction de cette norme qui crée une véritable phobie de l’anormal (d’où les fixations sur le faux problème de l’intégration qui n’est né qu’à cause de cette “norme idéale” factice).
C’est là qu’apparaissent psychothérapeutes, médecins, homéopathes, chanteurs idolâtres (médecins du cœur) etc, qui tentent de faire oublier le malaise par des paillettes dorées saupoudrées sur la blessure. Mais est-ce vraiment là ce qu’il faut chercher à faire? Non, répond la psychanalyse. Il faut faire revenir le refoulé en mettant l’être humain des sociétés développées en contact avec un monde matériel, une réalité quotidienne qu’il a oubliée à force de se projeter une image factice de lui-même. Il ne faut pas entretenir le mensonge social de l’homme dit “de société développée”.
En résumé, le mensonge social consiste en une image factice de l’homme idéal qui est socialement entretenue en lui permettant de croire qu’il peut l’atteindre par l’intermédiaire de la technique et du savoir, ce qui est faux. Les médecins, homéopathes, psychothérapeutes, et peut-être même les prêtres (pourquoi pas), entretiennent cette image en offrant au malheureux frustré des moyens factices d’atteindre cette beauté illusoire.
Il faut comprendre que cette beauté illusoire tant visée participe autant d’une beauté intérieure que d’une beauté extérieure. Que les moyens utilisés pour l’atteindre sont donc autant physiques que psychiques. Que le Yoga, la psychanalyse, la religion peuvent être utilisés à la même fin que le maquillage et le body-building: se faire croire que l’on atteint l’illusion imposée.
L’esprit réagit contre cette illusion, par exemple par le biais de l’anorexie et de la boulimie, en tentant par à coups de la rejeter totalement (en refusant d’assimiler tout ce qui vient des hommes) ou au contraire en tentant de la faire sienne par une consommation immodérée d’aliments (ou d’aliments sociaux: cosmétiques, fringues...).
L’anorexie et la boulimie peuvent prendre d’autres formes que celle alimentaire: peut-être pourra-t-on déceler le même mécanisme agissant chez les insomniaques, les allergiques, les intellectuels, les dyslexiques, les attardés mentaux, scolaires et autres “anormaux”.

De bonnes résolutions

Alors, à présent, il faudrait que les pays développés cessent de chercher à atteindre une illusion mensongère que nôtre société de consommation soi-disant démocratique cherche à imposer.
Il faudrait que nos sociétés cessent de chercher la croissance économique à tout prix et que les responsables, intellectuels, industriels, politiques, cessent d’imposer un rythme de consommation forcée, aussi bien du savoir que des objets ou des aliments.
Il faudrait que les “artistes” cessent de se faire idolâtrer sur scène et ailleurs et de se remplir les poches en divertissant le peuple qui ne cherche qu’à oublier la réalité en s’emplissant les yeux de paillettes dorées.
Il faudrait traiter le problème du chômage moins en des termes économiques et politiques qu’en des termes de gestion morale.
C’est ainsi que nos sociétés développées doivent prendre un tournant décisif en acceptant de se regarder en face, c’est à dire en acceptant de s’harmoniser avec l’individu (et partant, avec le milieu naturel). Il faut permettre à l’inconscient des gens de ne plus s’attacher à cette image totalitaire du bonheur, à ce “Bonheur insoutenable” , bref à cette illusion en cessant d’imposer une image idéale. Ainsi, à mon avis, l’avenir est à l’écologie (dans son sens le plus large), à la psychanalyse et au bon sens (que l’on pourrait peut-être aussi appeler sensibilité) plus qu’aux apparences sociales à la politique politicienne et à l’éclat doré.
Il s’agit de retrouver les lois fondamentales de l’homme et de la nature.

Le fond du problème

Ainsi, nôtre idéal démocratique capitaliste tient actuellement d’un totalitarisme à peine déguisé par nos sociétés de consommation. Je pense aux pubs pour la console SEGA: “Maître SEGA” “c’est plus fort que toi” “avant il n’y avait pas SEGA” sous-entendu par l’image que l’on ne pouvait se distraire qu’en faisant l’amour, maintenant, plus besoin, au panier l’amour! La chose la plus belle et la plus naturelle du monde n’est rien par rapport au plaisir qu’apporte la technique.
Mais quel est donc ce mensonge qui a pris possession de nos esprits? J’en reviens à la théorie du déplacement: il faut admettre que cette image de l’homme idéal, que cette société de consommation dont on nous vante tous les mérites et tous les acquis est le substitut d’autre chose. Je pense alors à la “Louve Romaine”, à l’expression “les mamelles de la France”.
Nos sociétés ne seraient-elles pas en quête d’une image maternelle (“Mère Nature” étant de plus en plus déconnectée de l’individu) faisant défaut? La nation offrant son lait à ses “enfants”.
Ne chercheraient-elles pas à exorciser cette frustration en s’entourant de biens matériels en multitude, en cherchant à s’étouffer de substituts, à mourir de boulimie ou d’anorexie?
Mais le règne des substituts, de la technique ne fait pas que détruire l’image maternelle. En effet, en imposant tous ces palliatifs par le bourrage de crâne, la société détruit l’image du père, ou plutôt, elle en fait un être artificiel, socialement déterminé qui n’offre plus à sa progéniture qu’une autorité factice, qu’un amour conditionnel, n’émanant pas de lui, mais de ce que la société lui impose.
En fait, cet “exorcisme” ne fait qu’entretenir l’illusion puisque ce qu’offrent nos sociétés ne sont que des substituts, des illusions de plénitude destinées à combler nos esprits, à aveugler nos sens et nôtre raison, à nous enivrer.
La technique et le savoir sont devenus l’opium du peuple.

Un remède efficace?

Puisque le mensonge social a pris possession de l’individu, la première (?) chose que la société fait est de lui fournir un remède; ainsi, la cure psychanalytique vient reconnaître l’existence dudit mensonge chez l’individu et en le reconnaissant, elle lui permet de cesser d’exister. Mais si la cure psychanalytique peut guérir l’individu, elle ne peut changer le système d’un coup de baguette magique, elle montre la voie à l’individu, mais elle ne résout pas les problèmes de société; elle n’est pas une fin en soi.
Donc il faut cesser de voir en elle une image totalitaire qui n’est que le substitut de l’image paternelle faisant défaut. Ceux qui y voient cette image feraient bien de se poser des questions. Elle est une réponse déterminée à un problème déterminé et en cela, elle est honnête: Elle révèle la vraie nature des substituts, elle élimine un problème.
Par contre, la psychanalyse en tant que science propose une optique intéressante: étudier la société en prenant pour base l’idée qu’elle fonctionne comme un être humain et donc tenter de gérer son fonctionnement en tenant compte des lois qui régissent l’individu.

Trouver un accord

Dans la pratique, il faut donc que nos sociétés trouvent un accord avec l’individu, et c’est là tout le nœud du problème. La psychanalyse fait sûrement partie de cet accord, mais elle ne suffit pas. Elle peut guider l’individu en direction dudit accord et partant, guider la société par la même occasion ; elle est un moyen, un instrument d’étude intéressant pour étudier le social et en tirer des leçons. Reste à les appliquer.
Donc, quel accord? Ne serait-ce pas que les dirigeants acceptent que l’idée de croissance n’existe pas? Ne serait-il pas une tentative d’organisation de la société selon d’autres lois que celles que nous utilisons? Par exemple en rémunérant plus l’utilité matérielle que l’utilité intellectuelle, en faisant primer le bon sens sur l’agilité mentale?
En cessant de se poser le problème des moyens pour remettre en question la fin? La solution ne serait-elle pas une révolution des mentalités? Un oubli des paillettes dorées? Un refus du compromis avec les valeurs préétablies?
En fait, il faudra que ces sociétés développées s’appliquent à permettre à l’individu de ne pas s’attacher au mensonge social qu’elle s’invente, en le reconnaissant. Alors seulement elles pourront agir librement et honnêtement, c’est-à-dire, cesser de se regarder le nombril.
Dans l’accord qui reste à formuler, il y aura trois forces à concilier: L’individu et ses besoins, l’humanité et ses lois (La Civilisation), et les impératifs de la nature. Le but étant de retrouver un équilibre entre le singulier de l’individu, le pluriel de la civilisation et le UN de la nature.

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