Nombrilisme

Que voit-on? Qu’entend-on partout actuellement? On parle de malaise, de crise, de chômage. Dans le milieu étudiant, dans les “hautes” sphères politiques, dans les familles, dans les couples, le malaise semble s’être insinué partout. Il y a-t-il en occident une personne qui soit en paix avec elle-même? Existe-t-il une société développée digne de ce nom?

Car comment, avec les moyens techniques et le savoir-faire que nous possédons, comment le monde peut-il être en train de vaciller sur ses bases, autant écologiques que démocratiques? Comment se fait-il que notre belle structure démocratique soit incapable d’agir efficacement sur ces régimes totalitaires, sur ces populations qui meurent de faim? Comme nous devons être mesquins, faux et hypocrites pour avoir si peu d’emprise sur notre malheur et sur celui des autres! Et comme il est justifié, ce malaise si démocratique qui nous envahit tous, de la classe politique aux médias, de l’étudiant au fonctionnaire!

Mais comment a-t-on pu en arriver là? Comment a-t-on pu se perdre dans de tels marécages démagogiques? Comment peut-on se cacher la vérité? Comment pouvons-nous être aussi peu efficaces, malgré tous nos progrès, presque malgré nous ?

Qu’est-il, ce malaise, sinon un mensonge, si énorme que sa structure nous paraît diffuse, vague, ou même transparente? Et comment se fait-il que lorsqu’on le regarde, on ne voit que soi de l’autre coté. C’est que notre mensonge porte un nom bien précis: nombrilisme. En effet nos sociétés, par l’intermédiaire des médias, ne cessent de nous parler de chômage (qu’est-ce que le chômage, sinon une réaction sociale contre notre technocratie à tendance totalitaire?), de veiller sur la bourse (chercheraient-ils à nous faire peur en faisant semblant de guetter un nouveau jeudi noir?), mais aussi, du temps qu’il fera demain (pourvu que ça n’empire pas! - Sous-entendu, on voudrait pouvoir jouer aussi sur les éléments naturels!), du tiercé-quarté-quinté-plus (pourvu qu’on gagne!), des auteurs à succès qui s’amusent à nous faire pleurer sur nos petits malheurs et sur leurs horribles obsessions avec des gants et un stylo. Regardez-le, ce film de Jean-Jacques Annaud et demandez-vous pourquoi il nous fait pleurer sur ce pauvre petit ours qui nous ressemble tant? Notre civilisation du confort voudrait-elle nous faire croire que nous ne sommes que de malheureux petits ours lâchés dans une nature sauvage et cruelle? C’est une exploitation de la complaisance des masses affichée au grand jour sans honte ni modestie. Et après on pleure sur le cinéma français! Nos médias ne font que nous flatter outrancièrement.

En effet, lorsqu’ils abordent le sujet des pays en difficulté (en guerre ou “sous-développés”), ils se lamentent encore et nous montrent leurs belles images symboliques qui n’avancent rien à rien. Ils nous déchirent le cœur à coup d’images criantes de vérité pour la bonne raison qu’elles sont vraies. Tout ce qu’ils nous montrent, ce n’est pas le malheur des autres, c’est le regard de pitié condescendante que nos sociétés, que nos médias nous imposent, tout en tentant de nous faire croire qu’ils agissent. Je ne me savais pas lâche au point d’être pris pour un idiot par les journalistes!

Lorsque enfin, nos médias auront compris (et si c’est déjà fait, c’est bien plus inquiétant!) qu’ils ne font que se gratter le nombril avec leurs journalistes tintins-en-danger et leurs reportages murs-des-lamentations-contre-lesquels-on-ne-peut-rien et glandes-lacrymales-en-éruption, et avec leur politique tout juste bonne à se brosser les dents reflétant le nombrilisme d’un système qui ne cesse de se regarder dans son miroir et de se demander s’il est bien le plus beau ;

Lorsque ayant compris tout cela, ils lanceront un véritable cri de secours et d’appel à la révolte nous délivrant ainsi des tentacules de notre société de consommation à tendance totalitaire et de notre égocentrisme de pauvres castrés ; lorsque enfin, nous cesserons de nous nourrir de cachets d’aspirines et que nous offrirons des moyens d’action ne nécessitant plus des monceaux de diplômes et des trésors de démagogie, alors, je crois que nos sociétés pourront mériter de s’appeler des “démocraties” et que notre malaise s’évanouira dans une nature enfin reconnue par l’homme.

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