Aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de Romain Gary...

Lecture de «L’atelier rouge» de Sylvia Tabet.« Enfin ! »le prix Goncourt a-t-il été attribué cette année à Michel Houellebecq ont clamé certains commentaires. Devrions nous aussi soupirer que l'auteur a finalement été dîner à l'Elysée alors que la lauréate de l'an passé, Marie NDiaye, a décliné la même invitation ?

Lecture de «L’atelier rouge» de Sylvia Tabet.
« Enfin ! »le prix Goncourt a-t-il été attribué cette année à Michel Houellebecq ont clamé certains commentaires. Devrions nous aussi soupirer que l'auteur a finalement été dîner à l'Elysée alors que la lauréate de l'an passé, Marie NDiaye, a décliné la même invitation ? Romain Gary a été méprisé de son vivant par les critiques, mais par la pirouette du nom d'emprunt, deux Goncourt sont venus décorer son oeuvre...

Il s'est suicidé, il y a trente ans, un 2 décembre.

Dans L'atelier rouge, qui vient de paraître aux éditions Dialogues, Sylvia Tabet le fait revivre sous un jour nouveau.

Elle nous propose une rencontre imaginée (à New York ?) entre deux exilés russes, Mark Rothko et Nicolas de Staël. En retrait se tient un observateur, Romain Gary. Il est aussi le narrateur de cette fiction. Outre l'exil, les trois hommes ont en commun le suicide. Si la postérité de l'exilé polonais nous offre le souvenir d'un diplomate et d'un écrivain, Sylvia Tabet nous apprend qu'il aurait aimé être peintre comme son contemporain Nicolas de Staël qu'il admirait. Certes l'art contemporain « obsède la rentrée littéraire » (http://www.nonfiction.fr/article), le personnage principal de La Carte et le territoire est un peintre qui voit son ami Michel Houellebecq découpé en petits morceaux, assassiné façon Pollock (http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/090910/houellebecq-ou-la-decoupe-du-monde). Dans L'atelier rouge, la mise en abyme fonctionne d'autant plus que l'auteure est elle-même une peintre dont les premiers monochromes sont inspirés par de Staël et Rothko (voir son site web :http://www.flickr.com/photos/45401067@N08/sets/72157622835099783/) et qu'elle nous livre un roman dont les héros sont des peintres au travers du regard d'un romancier qui eut souhaité être peintre.

La fiction et le travail de recherche s'entremêlent à tel point que ces échanges frôlent la narration biographique, lorsque des phrases telles que « je me suis bien amusé, merci » de Gary-Ajar émaillent le récit inventif de Sylvia Tabet. Elle nous livre une scène imaginaire de la naissance de l'art contemporain au travers du filigrane de l'huile de Matisse, L'Atelier rouge (1911), source d'inspiration pour ces peintres, mais aussi symbole du sang que vient de verser Markus Rothko, qui se meurt au moment où nous pénétrons dans son atelier. Ce dispositif rappelle la rencontre fictive entre Breuer et Nietzsche, que Irvin D. Yalom avait (Et Nietzsche a pleuré, trad. fr.,2007) rapprochés grâce à un tiers -Lou Andreas Salomé- dans ce geste d'une lecture nouvelle de la naissance de la psychanalyse. Le topoï du dialogue des morts en littérature permet de mettre en scène des protagonistes qui ne se sont pas rencontrés, voire même qui n'ont pas été contemporains (on pense ici bien sûr au texte de 1683 de Fontenelle du même nom). Dans la traduction, cette année, de l'ouvrage Hammerstein ou l'intransigeance. Une histoire allemande,Hans Magnus Enzensberger campe l'aristocrate prussien, chef d'état major général de la Reichswehr mort en 1943, en sorcier héroïque d'un dialogue avec les morts : « même en dérapant à l'écart des faits, on peut fort bienparvenir à des vues justes ». Le paroxysme d'une fiction biographique réaliste a été au cœur des polémiques qui ont entouré un autre Goncourt, celui de 2006, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, alors même que son personnage principal n'avait pas existé.

 

On ne sait pas si les hommes que Sylvia Tabet anime par sa plume se sont rencontrés. Il s'agit au delà des anecdotes d'une réflexion sur la condition de l'artiste. Elle nous montre un Nicolas de Staël qui souffre du mépris de Rothko, ce dernier reléguant son travail à une peinture de « blocs ». Rothko était peu sympathique envers ses contemporains. Sylvia Tabet nous livre en creux une satire de la scène artistique, où chacun méprise le travail de l'autre tout en l'observant. Rothko gagne une stature plus généreuse grâce à ce « purgatoire » littéraire. Contrairement à son aîné arrogant, Nicolas de Stäel refuse de trancher entre figuration et abstraction. Les expositions en ce début de début de vingt-et-unième siècle, de l'Europe centrale jusqu'à la FIAC parisienne, de Combas, Di Rosa ou des « nouveaux fauves », lui offrent à cet égard une revanche posthume. L'Atelier rouge nous fait aussi songer à Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champsde coton. Tout se déroule sur le fil d'une conversation suivie entre les deux peintres dans un langage illustrant une certaine retenue, une émotion. L'ensemble confère au texte une atmosphère particulière qui renvoie au climat étrange qui pourrait régner au "purgatoire des artistes". Mais ici l'enjeu n'est pas le deal, juste l'ambivalence de rapports humains exacerbés par des artistes nés russes, et aux destinées exceptionnelles.

Ce huis clos doit se lire à voix haute et on l'imagine sans peine sur une scène de théâtre.

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