« il se peut que la vie ordinaire grinçait déjà »

Les mots sont vifs qui disent ici les morts. Et riches ceux qui content leurs misérables misères. Les Vanités, celles des peintures qu’on aime tant, saturées de nacres et d’argent, de bijoux, vanitas vanitatis, n’y ont pas leur place. D’ailleurs, il n’y a de place pour personne dans ces carrés d’éternité, ni devant eux, ni à côté. On ne pourra pas dire qu’il n’y a que la mort pour faire les gens égaux. Formule pour les nantis des cimetières. Car dans les champs du repos, comme on les appelle parfois, certains reposent moins bien que d’autres.

   Il faut dire que ça les a pris depuis longtemps. Et pour ceux-là depuis toujours. La vie comme une poisse. Peut-être aurait-il mieux valu qu’ils ne naissent pas. Mais aucun d’eux n’a lu Cioran pour confirmer, bien que et même si vivre empire. Maintenant ils sont là, dans leur Cadastre des misères* celui que Vincent Dutois a délinéé pour eux, à qui il a donné un peu de rab, un rabiot. Une parcelle d’avenir. Oh ! pas pour que la mouise perdure, pas comme une consolation posthume et par procuration. Mais pour embeaumer leurs disgrâces, leurs difformités, leurs pauvretés. Pouilleries et gueuseries.

  

 

Aussi, nous voici arpentant les allées rationnellement numérotées qu’on sait toujours droites et bien tenues d’un cimetière bien réel, pourrait-il être de nulle part. On se dit que, peut-être, l’endroit est d’autant mieux cadastré, planifié, qu’il contient, soustraites à toute visite à jamais, des sépultures contenant elles-mêmes des restes humains cabossés, ou des restes cabossés d’humains. Ce qui ne fait pas différence. Des morceaux de vie affleurent et poignent par-delà les oublis, les abandons. Un peu moins d’ombre allongée sur leurs tombeaux, que la main de l’écrivain a doucement repoussée. Pourtant, elles furent tant rugueuses ces vies inhumées là, pour toujours plombées par la brume et la grisaille des jolis clichés mélancoliques qui accompagnent un peu le texte. Concession perpétuelle et sans rémission, pour Denise, Marie-Picère-Gilbert-Émile, L’Errant, ou les sans-nom, sans famille, sans histoire des enterrés Au carré, à qui Vincent Dutois offre une respiration pour toujours.

Mais la vie résiste. De ces ensevelis bien morts, c’est bien cela qui reste. Il ne reste des morts que des restes de vie. C’est toute la joliesse de ces pages qu’il ne faudrait pas éviter pour s’éviter un moment d’abattement. Erreur fatale, si l’on ose, car c’est tout le contraire :  

                                                                                                             au n°8 de l’Allée H par exemple -on pourrait se croire dans un lotissement inachevé- ça commence vraiment très mal. Ça ne finit pas vraiment mieux d’ailleurs, puisque nous sommes là. Mais la succession des malheurs engendrés par la scène initiale (cinq mots : Juliette chute du sixième étage) est à couper le souffle si l’on peut dire aussi ; l’écriture, métaphore de son propre contenu, accélère avant de se poser dans la forêt de Longue Attente. Il en est ainsi des 22 destinées auxquelles Vincent Dutois fait un destin par-delà leur tombeau. De quelques lignes à un peu plus de quelques lignes. Pas plus non plus. Cadastre des misères est d’une beauté majeure et pénétrante. Il ne faut pas le manquer.

 

* Cadastre des misères, Vincent Dutois. Editions La Mèche lente, mai 2019. 31p.

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