Chut ! je lis Henri Calet

     Mon existence coulait douce. J’étais à l’abri, bien au creux de la vie. Rien que de repenser à ces premières petites années, ça me chante encore un peu dans le ventre. J’ai eu alors ma portion de bonheur.

     Faut-il bien faire un choix ? Trier c’est éliminer. Or, je garde tout. Tout vous dis-je ! je lis Henri Calet. Si le bonheur de lire a un nom c’est celui-ci. Henri Calet fait pour moi la démonstration de tout ce que je peine trop souvent à faire comprendre, mais que je ne renonce pas à faire entendre. Je suis têtue que voulez-vous, aussi je vais en remettre une couche.

     Il y a des livres –j’ai des noms– lourds comme une platée de pommes de terre cuites à l’eau. Ça vous reste sur l’estomac, quelle que soit la qualité des tubercules, c’est la cuisson et la préparation qui ne vont pas. Et même le dressage comme on dit dorénavant. Aussi je persiste, l’histoire compte pour rien, tant dans certains livres on étouffe par absence d’écriture, les renseignements l’emportant sur la manière, la phrase soumise à un style plan-plan, l’abus des verbes sans souffle (être, paraître, sembler) la métaphore figée et lourdingue, la description redondante sentant son application laborieuse et sans audace ou automatique c’est selon, mais c’est pareil… Des livres fatigants, des livres qui fâchent parce qu’on n’a pas gardé ce temps qui nous est si précieux pour d’autres. Aussi parler d’Henri Calet, de son écriture virevoltante qui n’a subi aucune obligation scolaire, ou si peu, qui pourtant use de mots si précis qu’ils déclenchent chaque fois une petite étincelle de plaisir dans votre cerveau, qui invente autant d’images qu’il a de sensations, qui vous fait venir des sourires de plaisir à chaque phrase.

     On croyait que j’avais le gosier en pente parce que je versais grands et petits verres dans mes joues maigres.

     Né en 1904. Il a dix ans quand la guerre éclate, la première dit-on sans rigoler. Il en a 35 pour la seconde, ou la deuxième pour les pessimistes. Et pour les millions d’humains dans son cas, c’est Le Bouquet !

     De (sa) lucarne, Henri Calet écrit le monde tel qu’il est, plutôt, son monde tel qu’il le voit. Vraiment. Celui où il vit, enfant, adulte, prisonnier, évadé, journaliste, non celui dans lequel il en fait vivre d’autres. Ce qui d’ordinaire s’appelle un roman. Henri Calet n’a pas besoin de cela. Sa vie suffit amplement. Mais comme elle est aussi, à quelques détails près quand même –tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents qui jouent aux faux-monnayeurs, ou de piquer dans le coffre de l’entreprise qui vous emploie– la vie de milliers d’autres autour de lui, la sienne devient ce que ses mots en font. Et là, alors là….

     De pénitenciers en prisons d’enfants, de camp de prisonniers en chambres de bonnes et en mansardes, de bars-tabac en hôtels miteux, et de femmes en femmes –à soi seul un sujet de thèse ! –  la vie d’Henri Calet telle qu’en ses livres relève de l’épopée, l’odyssée réécrite en parler gris-parisien, j’invente cette couleur. La couleur d’une sale petite vie. Couleur si l’on peut dire. Odeurs, ça c’est sûr ! elles sont partout, de tout, prégnantes et puantes. Ça cocotte dur. Ça ne sent pas la rose.

     La belle lurette est le premier des huit livres d’Henri Calet que je viens d’avaler d’un trait. Coup de chance, c’est aussi le premier chronologiquement. 1935. Coup de cœur. Coup de semonce. Coup du sort. Sortilège. J’ai de la veine. Avec Jean-Pierre Martinet et Nan Aurousseau, Henri Calet, est inscrit dorénavant et pour toujours sur ma liste très personnelle des vrais écrivains. Ça faisait belle lurette que je tournais autour sans jamais l’attraper. Mais là, c’est lui qui m’a eue.

     Pas d’intrigue, pas d’action, au sens ordinaire de ces termes, de construction romanesque… et autres artificieuses appellations qui permettent à certains livres, politique commerciale en sus, de se faire lire par tout un pays, voire plusieurs. Au moins, ceux de Calet ne bénéficient pas d’une promotion éhontée, ils sont passés sous silence, ou presque.

     L’enthousiasme  –l’entichement dirait Calet– fait souvent obstruction à l’analyse. Je suis en plein dedans, comme il dirait aussi. Je me calétise… Mais franchement, lisez-moi ça : au centre de ce vaste préau, on nous mettait en retenue sur un rang ; c’est là que j’ai attrapé l’angoisse. (in Le tout pour le tout) – Je me sens à présent tout rafalé et courbatu ; j’ai l’âme qui traîne la jambe. (ibid). Rafalé, un mot qu’on n’emploie plus, et non qui n’existe plus comme se plaisent à croire les paresseux. Qui concentre toute misère des temps en trois syllabes. Et des comme ça, il y en a des brochettes. Et en parlant de brochettes, il s’agit plutôt de bœuf gros sel dans les mastroquets et autres estaminets que nous fréquentons avec autant d’hôtels sans luxe de page en page. C’est le temps des anciens francs, celui où l’on dit il est cinq heures, et non dix-sept heures ; les couvercles de bocaux sont en ruolz et certains draps de lit en madapolam. Et l’on pousse encore des charretons dans les villes et villages dans les années 40. Mais quand il n’y a pas de mots pour le dire, quand on sent que les doigts s’agacent de ne pas trouver juste, reste l’invention. Construction de phrase inattendue, adverbe inconnu au bataillon, il faisait froid mornement, oubli volontaire de la correction grammaticale, ça presse, ça presse, … coordination d’incoordonnables, les engelures ni les tracas n’étaient encore rationnés. Inventions à la Queneau –c’est bien dans Les Fleurs Bleues, de mémoire, qu’on lit (aussi) ouatères ? et cet hilarant eskimauzes, pour cacher d’autres plaies bien plus profondes. Tandis que les Allemands badaudaient. Tu as raison, Henri, c’est noirement aussi que tu en as gros à dire.

     Les deux bouts est un livre plus immobile, encore qu’on en traverse des rues, des places et des boulevards ! Immobile au sens où Calet y rassemble des descriptions ethnologiques du quotidien. En quelques pages pour chacune d’elle. Portraits collectivement individuels, la vie au jour le jour de ceux qui n’arrivent pas à joindre ‘les deux bouts’ et qu’il connaît si bien. Le troquet, le cinéma, un peu de théâtre, quelques livres, des semaines de travail à rallonge. Paris. Les années cinquante. On lit en noir et blanc. Mais avec quelque chose de la tendresse ironique et saccadée de Monsieur Hulot… je ne sais pas si je me fais bien comprendre. L’exact revers de celui-là est Le croquant indiscret. Plongée en service commandé dans les H.P (Hôtels Particuliers) de la capitale, par le spécialiste de la misère en gros et en détail. Il y est moins bien, c’est sûr, qu’un poisson dans l’eau.

     Mon octolecture  –je me calétise vous dis-je– de quelques jours, c’est aussi la belle pratique d’un écrivain tripier. Le mot me tombe des doigts, qui signifie en-cet-instant-pour-moi : qui écrit avec ses tripes [lesquelles, aux sens charcutier, boucher, viscéral, anatomique et chirurgical du terme sont d’ailleurs très présentes, certains délicats s’en offusqueront peut-être] sans recherche d’artifice sinon celui qui rendrait le mieux l’effet voulu : spontanéité, naturel, mots justes. Ce qui engage, mais je m’en dégage sitôt, la vieille querelle sur le travail de l’écriture.      Faut-il que Calet, et autres Queneau et Ponge (4ème de couverture de La Belle Lurette, quand même !) soignent leur écriture, la peaufinent et la sculptent, faut-il qu’ils l’aiguisent, l’épuisent et la touille et la trifouille pour donner tant de plaisir. C’est simple, ça coule de source, dirait Henri ! Faut-il qu’ils aient eux-mêmes un rapport réjoui, éjoui et réjouissant avec les mots, une relation roger-bontemps, vive-la-joie, joyeux drille et luron, gaillarde, verte, sémillante et audacieuse avec la sémantique, la syntaxe, la conjugaison, le vocabulaire et l’imaginaire. Quand Ponge (lire ses quelques lignes dans…Lyres) écrit que son ami Henri Calet (mort en 1956, tellement il est pas mort, que je ne l’ai pas dit) avait la pâleur de Buster Keaton, et qu’il parle plus tard…  d’une proximité d’écriture avec Satie ! mais oui, mais c’est bien sûr ! Satie ! L’art de composer sans y toucher, mine de rien, l’extrême politesse de dire des choses sérieuses en souriant, l’élégance de la légèreté dans la lourdeur du monde. Oui, bien sûr.

     Allez, pour finir un peu sans achever vraiment :

-Je suis un produit d’avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début. (Belle Lurette) 

Au fond, j’ai le cœur trempé comme une soupe. (Monsieur Paul) 

 -Apatrides. Ce néologisme préfectoral est allé loin. (Ibid.) 

 -Il avait verdi, c’était sa façon de pâlir. (Le Bouquet) 

 -Je mâchais de la honte et du tricolore. (Ibid.) … et tant d’autres !

     Dans l’ordre où je les ai lus :

-La belle lurette : 1935. Je crois bien mon préféré. Mais comment savoir tant qu’on n’a pas lu les autres ? (Gallimard. 1999, Collection l’Imaginaire)

-Peau d’ours : notes pour un projet de roman. Dernière phrase, la plus célèbre : Ne me remuez pas, je suis plein de larmes (parution posthume 1958, ibidem)

-Les deux bouts : 1954. (réédition 2016 chez Tuta Blu). On peut croire, mais pas longtemps, au genre ‘documentaire écrit’. C’est tellement, tellement plus fin… plus jacquetatien !

-Le croquant indiscret : 1955, (Grasset, 2015). Le revers de l’avers qu’est le précédent. La médaille, c’est toujours Paris.

-Le tout sur le tout : 1948 (Gallimard, 2016). Mon autre préféré. Pour mon compte, j’ai subi, avant que de naître, quelques semaines de prison préventive, à tout hasard. Pour m’apprendre à vivre, comme on dit.

-Monsieur Paul : 1950 (Gallimard, 2016). Comme qui dirait une lettre à son fils, Monsieur Paul, très culottée, ou pas… de presque 300 pages de confessions très intimes.

-Le Bouquet : mon autre autre préféré, publié en 1947, écrit en 1942, ces dates sont importantes, et dédicacé à Pascal Pia (Gallimard 2001) : Tandis que je redevenais un homme seul et travaillant le détail. Je portais ma disgrâce en breloque. C’est presque à la fin…

-De ma lucarne : dix ans (1945-55) de chroniques de presse. (Gallimard, 2014) mon un peu moins préféré. Très intéressante préface de Michel P. Schmitt, qui rappelle en toute fin le joli mot d’Henri Michaux parlant de Calet : un mécontent heureux. Tout le mal qu’on se souhaite !

 

 [Mais des longues années en Amérique du Sud et en clandestin, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, rien dans ce que j’ai lu.]

 

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