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Billet de blog 5 août 2022

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La vocation, 12

Tu es devenue prof "par vocation", parce que c'est avant le bac que tout se joue. Tu as aimé tes élèves, ils te l'ont bien rendu ; tu aimes enseigner aussi, tu as toujours aimé. Tu as fait le maximum. Mais la coupe a été pleine, et tu es partie. Ce n'était pas tenable. Le plus simple est de raconter.

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Comme tu t’y attendais, à la rentrée suivante tu changes de lycée. Cette fois, tu as demandé un mi-temps : O. travaille, et ton bébé d’un an et demi ne fait pas ses nuits, quelque méthode que tu emploies pour l’y inciter. Tu passeras d’ailleurs l’année dans un état de fatigue tel que toute ton énergie sera sollicitée par tes quelques heures de cours - heureusement, dès que tu es devant ta classe, tes idées deviennent claires, tu t’animes, tu domines le sujet. En dehors des cours, en revanche....

A N., tu n’as qu’une classe, donc moins d’heures que prévu. On te demande de trouver comment compléter. Tu dors debout, tu ne te presses donc pas. En milieu d’année, on te suggère de mettre en place des oraux blancs tournants pour tous les élèves du lycée. Le hic, c’est qu’on ne te donne même pas une liste, rien, il faut que tu organises cela toute seule. Tu décides de faire passer les classes les unes après les autres. Il ne manque que la salle, que tu demandes aux services habilités en remplissant le petit formulaire prévu, mais que personne ne t’attribue, et comme le proviseur te demande où cela en est tu lui réponds que tu n’as pas de salle. Elle s’énerve, tu ne pouvais pas t’en occuper ?

C’est bête. Tu pouvais, mais ce n’était pas dans tes attributions. Ni d’organiser des séances d’oral pour des élèves qui ne sont pas les tiens. Tu n’as pas de mandat officiel, rien, si une dalle tombait sur la tête d’un élève ce serait peut-être de ta faute, tu n’en sais rien - mais ce n’est pas cela qui t’empêche de te démener, juste la fatigue.

Une dalle sur la tête, et puis quoi encore, en effet tu fatigues… Mais non, rien d’irréaliste. Il y a, dans la cour, quelques préfabriqués construits pour dépanner, mais dont la présence s’éternise. De temps en temps, quelqu’un y met le feu - mais cette année-là les dommages sont superficiels. Dans l’une des salles du préfabriqué, tu as cours une fois par semaine. Le plafond est taché, ça ne sent pas très bon, rien de grave. Sauf qu’une après-midi, on entend un drôle de grincement, et tout d’un coup une grande dalle de plafond s’effondre sur la tête du premier rang. La dalle est gorgée d’eau, elle s’émiette, celles qui restent n’ont pas l’air en meilleur état, ni mieux amarrées. Rien ne bouge plus, néanmoins… personne n’est blessé… deux dalles qui s’effondrent sur la tête des élèves en une heure, c’est peu probable. Tu termines donc ton cours, un œil sur le plafond, l’autre sur les élèves répartis dans les coins. Puis tu vas prévenir, et on te morigène : comment cela, tu es restée dans la salle ?

La semaine suivante, on t’a affecté une autre salle, au troisième étage du vieux bâtiment. Quand tu ouvres la porte, le fou-rire te prend : Les tuyaux qui la traversent gouttent, il y a plusieurs centimètres d’eau par terre, presque un bassin, qu’une barre de seuil surélevée empêche de s’écouler sous la porte.

Là aussi, les gamins sont intéressés. Tu vois de temps à autre les visages s’éclairer, “Ah, ça y est, j’ai compris, j’avais jamais compris, ça !” Une après-midi que l’alarme incendie braille en plein cours sur Racine, tu fais descendre la classe du troisième étage où tu te trouves jusque sur la piste de course où se trouve le point de rassemblement. Dans l’escalier, les élèves discutent : “Nan mais elle est dégueulasse, Agrippine…” “C’est Néron, y tue sa daronne et toi tu la trouves dégueulasse ?” L’un d’eux se tourne vers moi : “Dites, Madame, c’est votre auteur préféré, Racine?”

Le problème, c'est que, dans leur milieu, travailler chez soi en rentrant du lycée, c’est être un intello. Travailler le français, n’en parlons même pas ! La pire insulte - enfin, après sale feuj et sale pédé, quand même. T’as lu le livre, enculé d’ta race ? Pourquoi tu l’as lu ? En classe, ils travaillent, ils comprennent, ils apprécient. Quelques cours plus tard, ils ont presque tout oublié. Le miracle de ta première année de lycée ne se reproduit pas. Il faudrait les revoir chaque jour, leur faire de petits tests de mémorisation - seulement ils détesteraient, être noté ils détestent, faire l’effort de se rappeler aussi.

De changer d’établissement tout le temps, tu commences à avoir assez. C’est simple, dès décembre, tu as des papillons dans l’estomac. Puis des crampes. Tu ne tiendras plus longtemps comme ça, à devoir attendre les derniers jours d’août pour savoir où on t’attend, si ce sont des collégiens ou des BTS à qui tu feras cours, si ça te prendra quarante-cinq minutes ou une heure et demie d’y aller. L’académie de Versailles, où tu exerces, est immense… Tu as essayé de réintégrer Paris, mais le ministère considère que travailler dans les Hauts-de-Seine te satisfait. Tu ne bénéficies pas de points de rapprochement de conjoint pour passer le périph. En gros, si tu voulais que ta situation familiale entre en ligne de compte, il faudrait que tu demandes une autre académie, lointaine, pour quelques années. Hors de question, évidemment… Que la situation familiale n’entre pas en ligne de compte, on pourrait le comprendre - mais en fait, justement, elle pèse lourd dans les décisions d’affectation, moins que les maladies graves mais quand même beaucoup : le souci, c’est que les cas dans lesquels on peut bénéficier d’un rapprochement de conjoint sont définis de telle façon que tu n’entres jamais dans les cases. D’ailleurs cette définition change selon les années - chaque année, ironie du sort, tu aurais été éligible l’année d’avant, mais pas celle-là. Une règle cependant joue en ta faveur : tu as des points de ZEP, selon les nouvelles règles en vigueur. Il suffit qu’on t’envoie dans un établissement qui n’en a pas l’étiquette pour les perdre. Tu décides donc de demander un poste fixe dans les Hauts-de-Seine, au lieu d’accumuler des points que tu perdras peut-être d’un coup pour rallier Paris.

“Ne demande pas que des lycées; tu n’en auras pas !” te dit-on. Mais c’est que tu veux un lycée… Tu n’en peux plus des collégiens, de leur propension au harcèlement, de leur vision caricaturale des genres, des petits cœurs dans les marges. Est-ce que tu dois demander un poste dont tu ne veux pas ? Tu épluches la liste des postes disponibles, et ajoute des lycées qui n’en ont pas. “Demande à rester ici, tu auras 1500 points, tu es sûre d’avoir le poste !” te dit-on encore. Drôle de stratégie quand l’objectif est justement de ne pas s’éterniser…

Les résultats tombent : tes collègues t’envient. Tu viens d’obtenir un lycée de fin de carrière, bâtiment classé, accessible depuis ton logement du Xe arrondissement en une petite heure.

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