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Billet de blog 19 août 2022

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La vocation, 17

Tu es devenue prof « par vocation » , parce que c'est avant le bac que tout se joue. Tu as aimé tes élèves, ils te l'ont bien rendu ; tu aimes enseigner aussi, tu as toujours aimé. Tu as fait le maximum. Mais la coupe a été pleine, et tu es partie. Ce n'était pas tenable. Le plus simple est de raconter.

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Pourtant, comme t’a dit une maman, tu as ton fan-club. En fin d’année, les élèves t’envoient des mails, demandent à rester tes amis sur Facebook - tu n’acceptes que ceux en qui tu as très confiance… Jana, par exemple, tu refuses. Plusieurs fois.

Tu gardes le contact avec beaucoup d’élèves. L’un d’eux, dix ans après son bac, te dira qu’à S. ses amis de lycée parlent encore de toi. “Tu es la seule qui as toujours fait l’unanimité.”

Ceux qui sont restés sur Facebook, quand tu leur as dit que tu avais arrêté, étaient consternés. “Si ce sont les meilleurs qui s’en vont…”

Julie, des années après, te retrouvera grâce à Google. Elle voulait te dire qu’elle s'apprête à devenir professeur de lettres, et que c’est toi qui lui en a donné envie, elle voulait que tu le saches, “il n’y a que vos cours qui m’ont marquée.” Tu reçois son message dans un magasin de jouets de Hancock Park, tu as changé de pays et de métier, tu vis à ce moment-là à Los Angeles que tu n’aimes pas et tu veux faire un petit cadeau à ton fils, à la caisse ton téléphone bipe, tu lis ce qu’elle t’écrit et tu te mets à pleurer.

Quand tu es devenue prof, comme tous les profs, tu avais tes raisons à toi et partant tes priorités. Les gamins en face de toi, tu voulais les tirer vers le haut, comme tu aurais aimé qu’on te tire - trop souvent, durant tes études, on avait trouvé très bien que tu en sois là où tu en étais, alors on ne te demandait jamais rien, on ne t’apportait jamais rien - enfin, c’est l'impression que tu avais eue. On aurait pu t’inciter à l’effort, mais non. T’apporter des connaissances, assez de connaissances pour étancher ta soif un peu, te donner envie d’aller en chercher d’autres - mais non. Alors tu essaies de donner envie, mais pas seulement - de donner un cadre, de donner du sens. Peut-être que tu pourrais faire mieux. Evidemment ce n’est pas parfait. Mais quand on annonce à une classe, en réunion de rentrée, qu’elle va avoir Mme Privey, les visages sourient et les regards brillent - ce n’est pas toi qui l’annonce, ce n’est donc pas toi non plus qui le dit, c’est le prof principal de tes première qui ajoute : “Toi, c’est clair que les élèves t’aiment, ils étaient tellement contents d’apprendre qu’ils t’avaient !”

Quelques classes t’ont enchantée, poussée au meilleur, pas forcément parce que les élèves l’étaient. D’autres, moins. Mais toutes tes classes t’ont aimée. Sauf une, peut-être, dans laquelle tu as senti sourdre une certaine hostilité - mais dix ans plus tard tu as croisé l’une des élèves par hasard, qui est venue te saluer rayonnante, tellement contente de te revoir. Allez savoir.

Flavien court vers toi dans un couloir. C’était ton élève en seconde, il a fait S. et va se réorienter en L, il veut savoir si tu auras toujours la première littéraire l’an prochain - “Ah, génial, je serai de nouveau votre élève !”

Djamal s’est disputé avec sa prof de première, il t’aborde dans la cour, s’il vous plaît, vous pouvez corriger mes copies, je ne comprends pas pourquoi elle m’a mis 8/20 ? (Tu refuses, que faire d’autre.) L’année d’avant, il avait eu cette exclamation un peu dérangeante :

“Vous, on sait pas ce que vous faites ici, vous devriez être à Henri IV !”

Mais toi, si tu as choisi de devenir professeur de lycée, ce n’était pas pour faire cours à Henri IV, pas forcément Henri IV… Nombre de tes collègues aussi, d’ailleurs, feraient de fort bons cours, à Henri IV.

Djamal, en tout cas, n’est pas à Henri IV, et il finira par en venir aux mains avec cette dame qui lui met 8/20 sans lui expliquer.

A S. aussi, d’ailleurs, il y a des moments de grâce, des cours parfaits. Un soir, la pénombre gagne, tu fais, en seconde, un cours sur le Colonel Chabert. Pour mieux cerner les spécificités du portrait du colonel par Balzac, tu passes aux élèves un extrait du film : Depardieu, plongé dans l’ombre, les ébranle. Premier fantôme, un fantôme de cinéma - c’est le sujet de ta thèse… En parallèle, le texte… axes d’étude… Balzac fait du colonel un fantôme, pourquoi ? Parce que l’homme qui réapparaît là, rescapé des guerre napoléoniennes, est officiellement mort, et sera traité comme une apparition, qui dérange, dont il faut se débarrasser. Nul doute que le grand corps lourd de Depardieu aide à ressentir la violence de cette annulation… Nul doute qu’il incarne bien la victime qui réclame, qui par sa seule existence réclame, de l’au-delà ou d’ailleurs, à son corps défendant peut-être, que justice soit faite et lui soit rendue…

Alors, au fond de la salle, la porte de la classe s’ouvre très lentement, et grince. Tu tends la main vers celle-ci, accueillante, et, t’adressant aux élèves :

“Justement, le voici. Entrez, Colonel!”

Sourire. Frémissement. Eternelle épiphanie qui - pourquoi celle-ci, tu ne sais - dorénavant t’accompagne.

*

Ces moments de grâce, sans eux, comment tenir ? Tous les ans, peu ou prou, tu apprends à de nouveaux élèves les mêmes choses. Parfois tu en suis un pendant deux ans… il est rare qu’un professeur suive sa classe, néanmoins. Il paraît que les élèves s’attacheraient. Tu comprends bien qu’une chose pareille épouvante : est-ce qu’ils ne risqueraient pas de faire des progrès continus sur deux ans, non plus ? De suivre un programme plus cohérent que les autres ? Et l’égalité, alors ?

Les programmes, tu l’as constaté, laissent de plus en plus de latitude aux professeurs. Les apprentissages s’organisent par cycle, certaines notions relevant plutôt de telle classe, plutôt de telle autre. On ne sait jamais trop ce qui a déjà été fait, ce qui est encore à faire. On répète, c’est obligé - et ce n’est pas bien. Une institutrice de ta famille devant qui tu regrettais qu’on apprenne à conjuguer le présent du premier groupe tous les ans du CP au CM2 t’a répondu, ulcérée : “Mais puisqu’ils ne le connaissent toujours pas, on est bien obligé de le refaire avant de passer à la suite !” A l’IUFM on t’a dit “On ne peut pas sanctionner les erreurs relatives à ce sur quoi ne portait pas la leçon, seulement mettre un bonus !” Ce discours, dominant, est imbécile et tu le sais. A un certain degré de répétition, plus rien n’entre dans les têtes. Quand on doit apprendre une chose pour l’évaluation “somative” de fin de chapitre, et qu’ensuite il est admis qu’on a le droit de l’oublier, on n’apprend plus rien. La connaissance de la langue suppose de continuer à utiliser tout ce qu’on a appris. D’évaluer large, de plus en plus large. Toute connaissance procède par empilement de savoirs neufs sur des savoirs anciens. Si les fondations s’effondrent dix fois, ce n’est pas en les reconstruisant une onzième fois à l’identique qu’on va édifier une maison. Il faut revoir la méthode… Mais de toute façon, on n’a pas de plan, juste de vagues directives, pas de dates, juste des “plutôt” là : elle va être un peu biscornue, la bicoque.

Non seulement tu trouves aberrant qu’on noie les enfants sous la réitération du même, mais tu t’inquiètes de t’y noyer toi-même : difficile de mettre à une énième répétition le feu des commencements. Evidemment, tu changes d'œuvre au programme chaque année, au moins pour la moitié des œuvres… les programmes d’ailleurs changent aussi, une inspectrice t’a dit que c’était justement pour éviter la routine et ses effets délétères… Seulement c’est cosmétique, le fond est le même. Tu as suivi les évolutions récentes, vu que les exercices de bac changeaient - au niveau où tu en es, c’est le genre de chose qui peut te motiver la première année, mais après ? Année après année, tout te semble plus évident, beaucoup trop évident. Il est de plus en plus difficile de faire deviner.

Il serait bon que tu sois confrontée à davantage de difficulté. Tu as commencé une thèse en études cinématographiques - un sujet qui touche à la sémantique et à la poétique, en réalité. Tu enseignes, à côté de ton lycée, dans une université de province. Au lycée, on te confie les première L - ou l’une des première L. Ton coordinateur te suggère de demander aussi les seconde euro, une première S, un service de choix. Mais tes collègues ont aussi le droit d’avoir des classes qui font plaisir, des classes d’enfants qui veulent travailler, sages, qui n’ont pas tout oublié des années précédentes, d’enfants cultivés, qui maîtriseront suffisamment la langue pour l’employer pertinemment. N’est-ce pas que c’est horrible ? Tu te consacres pourtant à ce que chacun progresse, même ceux qui n’arrivent pas à exprimer leurs idées du tout en arrivant au lycée… Mais au bout d’une quinzaine d’années, on a envie d’une relation à l’élève apaisée d’emblée, pas de continuer à devoir ruser pour qu’il travaille. On est cuit.

Tous les ans, tu demandes aussi une première technologique, un BTS - ces classes dont personne ne veut. Tu crois qu’il faut partager les problèmes, pas les refiler au petit nouveau ni au prof qui parle le moins fort. “Tu n’es vraiment pas obligée”, répète le coordinateur - qui n’a que les meilleures classes, les plus intéressées, depuis plus d’années que tu n’as d’ancienneté. Tous les ans tu demandes, mais des épiphanies tu en voudrais davantage. Des instants d’évidence.

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