l'énonciation est un processus

" le silence, ce n’est pas simplement quelqu’un qui ne parle pas, c’est aussi parfois des gens qui n’écoutent pas, des gens qui ne questionnent pas"

Dans une interview récente, l'historienne Raphaëlle Branche expliquait que " le silence, ce n’est pas simplement quelqu’un qui ne parle pas, c’est aussi parfois des gens qui n’écoutent pas, des gens qui ne questionnent pas » (La grande table France culture, 10/11/2020). L'affaire d'inceste révélée par la publication du livre de Camille Kouchner vient relancer les débats sur la parole, la place de la justice, la prescription dans ces "affaires de familles" qui restent enfermées si longtemps dans le cadre écrasant de ces structures de domination.

Les débats sur la prescription vont de pair avec les réflexions sur les conditions de possibilité pour les victimes de se dire comme telles et de pouvoir énoncer, en justice ou ailleurs pour faire cesser, faire reconnaitre et pouvoir réparer les atteintes.

Comme la citation ci-dessus nous y invite, réfléchissons à ce qui pourrait aider les victimes à parler, mais aussi à ce qui pourrait aider, les proches, l'entourage à écouter, à questionner.

Tout ce qui se passe depuis le mouvement Me Too, les paroles, les articles de presse, les plaintes déposées contre des actes de violences faites aux femmes, mais aussi les publications de livres, permet à chaque victime de se voir reconnaitre en tant que telle. Et cette reconnaissance est elle-même le préalable nécessaire (mais non suffisant) à la prise de parole. Les violences faites aux femmes ne sont pas les violences faites aux enfants mais le silence levé sur les unes facilite la levée du silence sur les autres.

Ce processus d'énonciation, progressif et fragile ne va pas s'arrêter là car chaque parole en permet une autre, comme une chaîne de solidarité langagière.

Il reste à ceux que Marine Turchi avait appelé "les témoins" dans l'affaire de violences subies par Adèle Haenel, à eux aussi prendre la parole et se sentir ainsi libérés du poids que fait peser cette position de témoin. Le livre de Camille Kouchner devrait justement leur ouvrir cette voie/voix. Et c'est parce que les témoins se sentent autorisés à lever le voile qu'ils peuvent entendre, questionner (pas au sens de mettre en question, mais au sens de poser des questions pour faciliter), et accompagner la parole de la victime.

En même temps, sachant l'emprise de ces phénomènes de violences sexuelles intrafamiliales (un à deux enfants par classe...  avait dit des inspecteurs d'une brigade des mineurs à de jeunes professeurs stagiaires), on se doute que parmi les témoins, il y a des victimes qui n'ont pas pu parler et qui ont été emmurées par le déni collectif.

Il ne peut pas y avoir d'injonction à parler, ou d'injonction à écouter, mais des paroles qui, dans certaines conditions (bien souvent, le réflexe de protéger les enfants présents d'un agresseur dont les actes passés avaient été tus, constitue le détonateur de libération de la parole; mais les conditions sociales, la position de pouvoir relative de la victime (comme le soulignait Adèle Haenel) lui facilite aussi cette prise de parole) s'énoncent, sont entendues et permettent à la victime d'entamer l'autre lent processus, celui de la réparation, de la reconstruction après ces atteintes.

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