une rencontre

22394

22394

Un chiffre astronomique, et pourtant c’était bien ça, ce vieux était bien la 22394 ème personne à passer sous ses fenêtres.

Il n’y pouvait rien, il comptait tout, les marches d’escaliers, les trottoirs traversés, les bouteilles en vitrine.., tout tout le temps. Et se poser à sa fenêtre et compter les silhouettes, anonymes ou non, d’ailleurs qui passaient en dessous, là était son comptage préféré.

Et là, cette 22394 ème paire d’yeux s’était levée, et ce regard intense et sacrément vivant qui émanait de ce visage frippé, ridé l’avait harponné.

Il avait passé plus de 131000 heures à compter seul, et d’un coup, Savie l’avait sorti de sa solitude arithmétique. Simplement en le hélant, et en lançant un bavardage, lui penché à sa fenêtre et Savie sur le trottoir. Rien de commun ne pouvait les réunir et c’est précisément ce gouffre de différences qui avait fait le lien.

Savie parlait à tout le monde, dans toutes les langues, il avait traversé le monde, exercé mille métiers (sans les avoir jamais comptés) ; lui il avait passé 35 ans dans cette ville dont l’identité avait eu le temps de perdre son caractère ouvrier , dans cet appartement du 2ème étage qui le mettait aux premières loges du spectacle de la rue.

Et ce bavardage était devenu invitation à boire un thé qui s’était transformé en café instantané car Savie n’aimait aucun des 14 thés rangés sur l’étagère du bas dans la cuisine. Sirotant son instantané, Savie lui avait proposé de l’accompagner dans ses sorties quotidiennes, pour faire durer le plaisir de leur bavardage et parce que, se balader, c’était bon pour la santé. Et de fil en aiguille, de mots en mots, de balades en repas partagés, il était là, sur cette plage, assis dans les galets, à compter les vagues qui venaient s’étaler à ses pieds dans ce paysage illuminé par la craie des falaises.

Dans l’eau, Savie nageait avec la souplesse d’une tortue marine.

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